A l'heure d'Internet et des journaux gratuits, l'opinion publique oublie que l'information a un prix. Ce prix à payer est, dans des circonstances de plus en fréquentes, celui de la vie humaine.

La situation est grave et ne cesse de se détériorer. Jamais autant de journalistes ont été tués, agressés ou enlevés dans le monde. L'année 2006 a été la plus meurtrière depuis la Seconde Guerre mondiale avec 155 employés des médias tués, selon la Fédération internationale des journalistes. Au moins 27 autres journalistes sont morts dans l'exercice de leurs fonctions en quatre mois depuis début janvier.

Les enlèvements se multiplient: le journaliste italo-suisse Daniele Mastrogiacomo a été pris en otage pendant plus de deux semaines en mars en Afghanistan, son chauffeur et son interprète exécutés par un groupe taliban, avant que le correspondant de la BBC Alan Johnston soit kidnappé le 12 mars à Gaza.

L'hécatombe se poursuit en Irak, avec en quatre ans, depuis mars 2003, près de 200 journalistes tués dans l'exercice de leur profession - alors que la guerre du Vietnam, en vingt ans, fit officiellement «seulement» 63 victimes. Mais les journalistes tués en Irak ne représentent que la moitié des victimes depuis janvier 2006. D'autres ont été assassinés au Mexique (9), aux Philippines (6), en Russie (5), au Sri Lanka (4), au Pakistan (3), en Colombie (3), en Turquie, Somalie, Liban, Chine, Inde, Angola, RDC, Soudan, Turkménistan, Erythrée, Nigeria, Equateur, Pérou, Venezuela, Brésil.

Circonstance aggravante, des installations des médias ont été directement visées: émetteurs de radio et de télévision bombardés au Liban en juillet 2006 par les Israéliens, radios et bureaux de médias au Sri Lanka, en Palestine, en Irak, en Afghanistan.

Les conséquences sont graves pour la protection des victimes en général: car, lorsqu'il n'y a pas de témoins, les massacres se perpétuent dans l'indifférence. De nombreux médias renoncent à envoyer des correspondants dans des pays ou des régions jugés trop dangereux. L'absence de couverture directe par les médias occidentaux joue certainement un rôle dans la prolongation du conflit irakien. La présence des médias est essentielle pour documenter les abus, créer les conditions d'une mobilisation de l'opinion et des gouvernements.

Pourquoi cette brutale détérioration de la liberté de la presse dans le monde? Les journalistes subissent les conséquences de la violation à large échelle du droit international et du droit humanitaire par de nombreux acteurs étatiques et non étatiques. La distinction essentielle entre civils et combattants n'est plus respectée dans les «nouveaux conflits».

Le terrorisme et la guerre contre le terrorisme ont en outre provoqué un recul dramatique des libertés. De nombreux Etats, à commencer par la première puissance mondiale, en ont profité pour élaborer des législations plus restrictives, dont la liberté de la presse a directement souffert.

La guerre contre le terrorisme conçue comme une guerre mondiale par les Etats-Unis a entraîné une radicalisation et une polarisation des opinions. La menace terroriste est instrumentalisée politiquement. Au terrorisme des groupuscules répond le terrorisme d'Etat.

Le monde est devenu plus dangereux aussi en raison de la multiplication des acteurs sur le terrain. Dans de nombreux pays, le crime organisé, des mafias, des bandes ethniques, des clans religieux extrémistes, des groupes paramilitaires, des factions rebelles, des milices privées, des mercenaires, des services occultes de renseignements contribuent à faire régner un climat d'insécurité. Les bandes criminelles et terroristes non seulement violent sans scrupule le droit humanitaire, mais elles sont indifférentes aux condamnations extérieures. Elles ignorent le statut de neutralité des journalistes comme civils non combattants: ils sont ciblés en fonction de leur nationalité ou du camp auquel ils appartiennent ou qu'ils sont censés soutenir.

Les crimes visant des journalistes se multiplient également parce qu'ils restent impunis faute d'appareil judiciaire efficace. Selon des recherches effectuées sur une décennie, seulement 15% des meurtres de journalistes ont été élucidés et poursuivis.

Que faire? L'adoption de la résolution 1738 par le Conseil de sécurité de l'ONU le 23 décembre 2006, condamnant les attaques de journalistes, a marqué une prise de conscience nouvelle de la communauté internationale. Mais elle n'a pas eu d'impact notable, faute de mécanismes d'application.

Basée à Genève, soutenue par 28 associations de journalistes, la Presse Emblème Campagne (PEC) (http://www.pressemblem.ch) propose de répondre à la barbarie en renforçant le droit international.

Une nouvelle convention destinée à renforcer la protection des journalistes dans les zones de conflit et de violences internes pourrait créer des mécanismes plus efficaces d'établissement des faits, d'enquête indépendante, de sanctions, de dédommagements, d'aide aux victimes, de suivi, préciser les règles d'engagement, d'avertissement, d'identification.

Cette nouvelle Convention de Genève aurait pour tâche de faire respecter dans les faits l'article 19 de la Déclaration universelle des droits de l'homme dans les pays en conflit et pourrait créer une Croix-Rouge des journalistes.

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