Opinions

Une décision de Sages

Pour qui a vécu les affrontements verbaux et parfois physiques des années septante et quatre-vingt autour du nucléaire, la date du mercredi 21 octobre 1998 est historique. Tard dans la soirée, le Conseil fédéral a décidé de fermer à terme toutes les centrales atomiques suisses. Et comme la construction de toute nouvelle unité sera soumise au référendum facultatif, avec les chances que l'on devine, c'est bel et bien une sortie de l'ère nucléaire que nous annonce le gouvernement, qui y ajoute d'ailleurs une réforme fiscale favorisant les énergies renouvelables.

On peine à prendre conscience de ce changement fondamental de cap tant il paraît aujourd'hui serein et naturel. Huit ans de moratoire ont certes contribué à apaiser les esprits, mais pourquoi ne pas attribuer au gouvernement le mérite principal d'une décision mûrement réfléchie et intelligemment présentée? Ces sept Sages que l'on disait déchirés sur la question semblent à première analyse avoir trouvé le meilleur compromis possible.

Le Conseil fédéral n'a pas voulu s'enfermer d'emblée dans un délai fixe pour la fermeture des centrales, ce que lui reprochent bien sûr les plus activistes des antinucléaires. Ils ont tort. Les gouvernants étrangers qui ont cédé à la tentation des annonces claironnantes, en Suède et en Allemagne notamment, ont dû faire marche arrière face à certaines réalités têtues.

Parmi ces dernières, la principale tient à l'amortissement des installations en service. On ne peut en même temps réclamer leur arrêt rapide et, comme le font les écologistes intransigeants, refuser d'entrer en matière sur le dédommagement de ceux qui doivent en amortir le coût. La question des investissements non amortissables (INA) était politiquement explosive. La réponse du gouvernement est à la fois ferme et pragmatique: il n'indemnisera pas l'industrie nucléaire mais la laissera affronter le marché jusqu'à la fin de la durée utile de ses centrales. Le contribuable a tout à y gagner.

Tout aussi têtu est l'équilibre des forces en présence. Les esprits se sont peut-être calmés mais, comme le montrent les premières réactions, les fronts sont loin d'être stabilisés dans le secteur de l'énergie confronté à de profonds bouleversements. Le gouvernement délègue à Pascal Couchepin et Moritz Leuenberger la tâche de mettre les partenaires autour de la même table et de fixer avec eux les modalités plus précises du retrait. C'est bien joué. Les deux hommes incarnent les sensibilités dominantes sur cette question, on dit le tandem efficace dans ses méthodes de travail. Son engagement très actif ne sera pas de trop pour réussir une négociation que tout annonce ardue. La nouvelle majorité allemande, qui a choisi une approche similaire, a donné un an aux partenaires pour s'entendre. La Suisse, encore une fois, ne fixe pas de délai, ce qui est assez sage.

Hier enfin, le Conseil fédéral a dopé les nombreuses entreprises qui attendaient son signal pour investir davantage dans les énergies renouvelables. La nouvelle fiscalité en gestation, outre qu'elle aidera les cantons de montagne à passer le cap difficile de l'ouverture des marchés, favorisera l'éclosion de technologies trop timidement soutenues jusqu'ici tout en réduisant les coûts du travail. C'est un message d'espoir adressé aux jeunes générations, le plus important au fond.

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