L’écharpe rouge et le poing levé, la gauche a gagné, dimanche soir. Elle a fait plier l’économie, les patrons, la droite et les bourgeois. Exit la troisième réforme de l’imposition des entreprises, jugée trop chère, trop dangereuse ou trop chargée par 59,1% des Suisses. Seule contre tous, la gauche a triomphé. Enfin. Fini l’interminable cauchemar dans les rangs rouges et roses (j’oublie les Verts? Erreur classique d’inattention: je ne les avais pas vus pendant la campagne).

On l’attendait depuis longtemps, à gauche, cette victoire. Les six semaines de vacances, l’initiative 1:12, le salaire minimum, le revenu de base: vous admettrez que ça fait beaucoup. Largement de quoi baisser les bras. C’est dire s’il était temps de renverser le momentum… Alors avec près de 60% des suffrages et 22 cantons sur 26, pas question de bouder son plaisir. Embrassades et larmes de joie: dimanche soir, après des années de vaches maigres, la gauche tenait enfin sa revanche. Et dorénavant, plus rien ne serait jamais comme avant.

Pourtant, difficile de réprimer un début de doute en voyant Christian Levrat exulter à la télévision. Difficile de ne pas être un tout petit peu gêné en apprenant sur Facebook que le député PS Romain de Sainte-Marie n’avait «jamais été aussi heureux un dimanche de votations». Les ténors socialistes auraient-ils oublié qu’il ne s’agissait que d’un référendum?

Selon le séduisant principe des vases communicants, une défaite de la droite serait une victoire de la gauche. A priori, cela tombe sous le sens. Un objet, une campagne, un scrutin, des vainqueurs et des vaincus. Limpide. Mais à regarder de plus près, qu’a gagné la gauche, dimanche? Elle est parvenue à fédérer l’opposition, à faire douter le plus grand nombre, à mettre son adversaire en échec. A contenir ses assauts, ni plus ni moins.

Ni Grand soir, ni lendemains qui chantent, ici. Pas l’ombre d’un acquis, d’un progrès, d’une conquête. Ni adhésion, ni construction, ni solution. Rien de tout cela. Juste une position que l’on est parvenu à tenir encore un peu, presque un miracle.

La liesse de la gauche est d’une tristesse infinie. Ses effusions de joie sont autant d’aveux d’impuissance. Faute de grives, on mange des merles et on dit merci. Au pays de la droite éternelle, le rêve du Grand Soir a vécu. Au placard, la révolution: place au damage control, là où on peut, quand on peut. Le sourire de Christian Levrat est un torrent de larmes.

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