L'Amérique est une vieille démocratie qui jouit d'une complète liberté d'expression. Tout écolier américain apprend que les droits que nous octroie le Premier Amendement sont sacrés. En cette période de débats présidentiels, nous attendons des candidats qu'ils présentent des visions et des points de vue opposés. Notre Congrès est bicaméral; nous avons deux partis politiques majeurs; et toutes les affaires judiciaires non criminelles comportent un plaignant et un défendeur. C'est un fondement essentiel de l'américanisme: confronter les idées permet de mieux comprendre les sujets à traiter et, en principe du moins, à élaborer de meilleures politiques.

Malheureusement, cette tradition bien ancrée peut voler en éclats en deux circonstances: 1) Lorsque des connaissances insuffisantes empêchent un débat sérieux. Imaginez votre coiffeur essayant de vous convaincre que les opéras de Verdi sont meilleurs que ceux de Wagner. 2) Lorsque des préjugés aveugles excluent la possibilité d'une réflexion objective: un Pakistanais pourra-t-il donner des raisons objectives aux revendications indiennes sur le Cachemire? L'analyse est faible dans un torrent d'émotions.

Sur la Russie, l'Amérique s'est depuis longtemps laissé prendre à ces pièges. Surtout depuis que l'effondrement de l'URSS a fait reculer la Russie au hit-parade des préoccupations des Américains de la première à la 29e place. Les Américains ne savent rien ou presque de la Russie et ils entretiennent des clichés simplistes peuplés d'ours, de vodka, de mafia et de milliardaires.

En conséquence il n'y a pas aux Etats-Unis le moindre débat pertinent sur l'une des puissances régionales les plus importantes du monde. Même une simple reconnaissance du fait que la Russie est effectivement une puissance régionale avec des intérêts nationaux légitimes serait déjà un exploit considérable. Admettre cette situation - qui existe indépendamment de la capacité des Etats-Unis à la reconnaître - ne signifie pas soutenir les politiques de la Russie ou, d'ailleurs, d'aimer les Russes.

En fait, ces deux obstacles à un débat sérieux sur la Russie se renforcent mutuellement. Les meilleures universités des Etats-Unis et les think tanks de Washington se disputent les plus brillants esprits disponibles - américains et étrangers - en études régionales chinoises et arabes. C'est tout à fait approprié dans un pays aussi vaste et puissant que les Etats-Unis.

La plupart des Américains doués de raison se refuseraient à réduire l'ensemble du monde arabe à une scène peuplée de chameaux et de harems, ou à limiter leur connaissance de la Chine aux baguettes et aux pandas.

Mais s'agissant de la Russie, les Américains semblent savourer leur ignorance. La Guerre froide est terminée et la perspective d'un conflit avec l'URSS ne menace plus l'existence du genre humain. L'Amérique jubile carrément de ne pas songer un seul instant à la Russie.

Le résultat est une uniformité d'opinions mal informées parmi les penseurs de la politique étrangère au sein des partis démocrate et républicain. Si l'on examine les récentes déclarations des candidats à la présidence sur n'importe quel sujet ayant trait à la Russie, on constate qu'elles sont fondamentalement semblables. Trouver des nuances entre McCain et Obama sur la Russie est une quête aussi ésotérique que celle des revirements soviétiques à l'égard de l'Ouest dans les années 1970. Pendant combien de minutes Leonid Brejnev s'en est-il pris à l'Amérique dans son dernier discours? De là, quel place va-t-il laisser au dialogue? Les usines à papier du Département d'Etat et de la CIA n'arrêtaient pas de produire.

Mais si tant est que ces nuances existent, elles sont chargées de préjugés. Les démocrates ont une mauvaise opinion de la Russie à cause de leurs idées préconçues, tandis que l'hostilité des républicains résulte d'une fossilisation idéologique remontant à la Guerre froide.

Chez les démocrates, les diplomates et les spécialistes de la Russie ont souvent des origines est-européennes et les a priori qui vont avec. Ni les racines polonaises catholiques de Zbigniew Brzezinski, ni l'origine tchèque juive de Madeleine Albright ne font d'eux des juges impartiaux de la Russie. Sur le Kosovo, les démocrates préfèrent demander conseil à un Serbe, sur le Cachemire à un Pakistanais. Les républicains, eux, préfèrent entendre parler de Verdi et de Wagner par leurs coiffeurs et leurs chauffeurs de taxi.

L'électorat démocrate est ethniquement et culturellement très diversifié, contrairement à celui des républicains, majoritairement blanc, anglo-saxon et homogène. Quand ils observent la Russie, les responsables républicains de politique étrangère remplacent les préjugés culturels des démocrates par des tournures réductrices du type «eux et nous» ou «les Blancs et les Noirs». C'est problématique de s'en tenir à cela dans un monde qui a vu l'Empire du Mal s'effondrer; mais la pensée républicaine en matière de politique étrangère semble heureuse de rester engluée dans l'ère Reagan. Apparemment, la majorité des républicains qui accordaient parfois une pensée à la Russie ont été déçus que Mikhaïl Gorbatchev accepte le défi du président Reagan de laisser tomber le Mur de Berlin. Une génération plus tard, Oussama ben Laden et Al-Qaida servent d'exutoire à cette haine idéologique, mais cela ne paraît pas aussi amusant.

La situation qui en résulte est la preuve éclatante du principe selon lequel un débat éclairé produit une excellente politique. Etrangement pourtant, toute action russe, forcément considérée avec suspicion, ou inaction russe, perçue comme la confirmation que la Russie est un empire déchu, sera examinée à la loupe de l'ignorance volontaire. Quel que soit le vainqueur de l'élection présidentielle, les relations américano-russes oscilleront entre l'assoupissement et la dégradation permanente.

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