Il y a eu ceci: «Est-il raisonnable de s’abonner à un journal francophone qui se veut de «référence» si celui-ci a pour ambition, par militantisme forcené, de ne plus l’écrire en français?» Et puis aussi ceci: «Je trouve illisible un texte parsemé d’écriture inclusive et ridicule. Par principe, je ne le lis pas. Si Le Temps s’y met, j’arrêterai immédiatement de le lire.» Brrr… Mais il y a aussi eu ceci: «L’écriture inclusive est LA SEULE QUI EST RÉELLEMENT RESPECTUEUSE des hommes et des femmes. Je suis surprise que l’on puisse poser une telle question dans un journal de professionnel-le-s en 2020.» Et encore ceci: «J’ai été assez déçu·e de voir que la charte que vous proposiez était essentiellement binaire, tout en étant réjoui·e que ces thématiques vous préoccupent. Je ne souhaite pas descendre vos efforts qui sont plus que louables, mais une égalité binaire est une égalité oppressive et je suis sûr·e qu’un média qui s’est penché sur ces questions saura trouver une égalité réellement inclusive.»

Lire aussi: L’écriture inclusive, mère de toutes les batailles?

Vous l’avez compris: nous avons reçu des courriers extrêmement tranchés après notre appel à commentaires, l’écriture inclusive ne laisse jamais indifférent (ou indifférente?) Plus de 40 courriels longs et argumentés, et près de 400 réactions sur Facebook, plus lapidaires et expéditives: la question a déclenché les passions. Et nous ne sommes pas forcément plus avancés.

Si nous avons voulu vous solliciter, c’est que nous écrivons pour vous. Notre interrogation est née de notre charte Egalité, élaborée dans le cadre des 20 ans du Temps en 2018. Tous les jours, nous comptabilisons le nombre de photos de femmes, le nombre d’expertes citées dans la page Science et dans notre rubrique Débats, ainsi que le nombre d’éditoriaux signés par des femmes, ce qui donne lieu à notre baromètre mensuel de la parité. De nombreuses études montrent qu’une écriture moins masculine contribue à une meilleure représentation de l’égalité hommes-femmes, mais jusqu’où aller?

Lire également: L’écriture inclusive, pour accélérer l’égalité

Faudrait-il évoquer «nos lectrices et nos lecteurs» au lieu de «nos lecteurs»? C’est lourd, et cela prend de la place – pour un titre c’est inenvisageable, par exemple. Dans le même ordre d’idées, un de nos lecteurs nous signale son grand embarras devant le «Musée des sapeurs-pompiers et sapeuses-pompières» qui existe à Genève… Vaudrait-il mieux se replier sur les mots épicènes plus abstraits et évoquer «notre lectorat», voire envisager le point médian, de type député·e·s? «Je viens de réviser un travail de bachelor. Ecriture inclusive sous sa forme pointée imposée. Quelle horreur!» se désole un autre lecteur. Devrions-nous recourir à ces nouveaux mots auxquels, a montré le psycholinguiste vaudois Pascal Gygax, on s’habitue rapidement comme «iels» pour remplacer «ils et elles»? «J’écris régulièrement à destination de personnes dont le français est la deuxième langue. Je dois être beaucoup plus attentive à l’orthographe et aux fautes de frappe, car la moindre erreur devient une perturbation pour la compréhension. Alors ajouter des pronoms inconnus, que de difficultés en plus!» note une lectrice.

Notre éditorial: Le français, une langue vivante

Un lecteur remet en cause le lien entre langue et représentation du monde avec l’exemple du hongrois, sa langue maternelle, une langue qui n’exprime pas la différence entre le féminin et le masculin. La proportion des femmes au parlement ou dans des postes de direction étant bien plus basse en Hongrie que dans l’UE, il en conclut qu’une langue plus neutre n’avance en rien la cause des femmes. Cela a beau relever du sophisme, on le voit bien, ces questions sont politiques: l’écriture, c’est une vision du monde.

Le débat continue en page 3. Les médias sont loin d’être à la pointe dans l’utilisation d’une langue dégenrée, la question fait débat dans les rédactions, où si les journalistes sont parfois pour, les équipes de correction sont presque toujours contre. Merci de votre aide, nous vous tiendrons au courant de l’évolution de notre réflexion!


D'autres réactions de lecteurs sur l'écriture inclusive

Une question de tournure

Gary Domeniconi, Lausanne (VD)

Lecteur du Temps depuis plusieurs années, je regrette de vous voir être à la pointe du journalisme romand, mais à la traîne en ce qui concerne l'égalité des genres. Il serait temps de prendre vos responsabilités pour mettre en pratique ce que vous relayez déjà dans vos lignes: le changement sociétal vers un système plus égalitaire. En ce sens, il serait de bon aloi que vous utilisiez l'écriture inclusive.  

Au niveau de la forme, les points médians sont bien sûr la forme la plus adaptée, mettre le genre féminin entre parenthèses n'étant pas le plus en adéquation avec un langage égalitaire, et les points ou tirets ayant déjà leur propre fonction au sein de la langue française. 
 
Meilleures salutations, et au plaisir de bien vous lire engagé•e•s pour une égalité de genres concrète 
 
PS: comme vous pouvez le remarquer, si je n'avais pas volontairement cherché à le placer dans les salutations, ce texte entier n'aurait pas eu besoin de subir aucune changement. Comme quoi, on a souvent le choix entre une autre tournure de phrase et l'écriture inclusive. 

Des doctrines déprimantes

Mathieu Gachnang, député-suppléant PDC, Bramois (VS)

Le mâle blanc, hétérosexuel et porteur de l’oppression patriarcale que je suis se désabonnera si vous deviez adopter l’écriture inclusive et le point médian ou si l’accord de proximité devaient faire son apparition dans votre quotidien.  

Je me permets cette humble bafouille car je commence à fatiguer des doctrines déprimantes et des injonctions qui parsèment l’actualité: féminisme militant, LGBTQI, écriture inclusive, manifestant pro-climat qui peuvent bientôt faire tout ce qu’ils veulent, végans et j’en passe. C’est déprimant, roboratif, dégoulinant de bien-pensance mainstream.

De plus, croire qu’on change la vision du monde, ou plus grave encore, le monde lui-même, avec ce genre d’artifices relève, au mieux, de la naïveté, au pire de la sottise. Ce serait presque drôle si ça n’était pas triste et imposé jusque dans les écoles pédagogiques! Molière en aurait, en tous les cas, fait une excellente pièce, une annexe aux Femmes savantes! Imaginer que les femmes seraient mieux représentées si on écrivait «les poules et les lapins sont heureuses» plutôt que «les poules et les lapins sont heureux» démontre à quel point les connaissances des créateurs cette aberration langagière que ce soit dans le domaine de l’origine du langage et de l’histoire de sa formation sont faibles voire inexistantes. Trop de Judith Butler et de théories du genre à n’en pas douter!  

Et voilà donc la police du langage qui voudrait s’inviter, à l’initiative du comité de rédaction pour couronner le truc, dans mon journal préféré espérant ainsi éduquer les lecteurs: bonjour tristesse! Ça me fait penser aux khmers rouges qui avaient éliminé le verbe «manger» du vocabulaire des Cambodgiens en espérant que ces derniers n’auraient ainsi plus faim…  

Et bien moi, Mesdames et Messieurs, j’ai faim de bon sens, de légèreté, d’insouciance! Et je ne me reconnais pas dans ce temps qui impose, légifère et fonde de nouvelles chapelles sur les ruines fumantes de celles qu’il vient de prendre tellement de plaisir à détruire!  

Des formules parfois lourdes

Hélène Koch, Neuchâtel

Faut-il féminiser la manière d’écrire et si oui, comment? Pour répondre à votre question, il faut à mon sens éviter tout ce qui est artificiel, et privilégier des formules naturelles et élégantes. Alors, oui à l’accord de proximité, qui existait d’ailleurs en français avant son exclusion arbitraire par l’Académie française. Par contre, doubler des termes pour «féminiser» des textes donne vite une prose lourde et administrative quand c’est utilisé autrement qu’à petites doses: «celles et ceux», «les chercheuses et les chercheurs», «les entrepreneuses et les entrepreneurs», etc.

Sur le fond aussi, cela peut vite devenir artificiel, au point de déformer la réalité dans certains cas. Expérience vécue en tant qu’auteure du livre Les plus beaux graffitis de Suisse. L’introduction d’une émission radio qui commençait par: «Les graffeuses et les graffeurs». Or, le milieu du graffiti est presque exclusivement masculin.

Mais le pire est l’écriture dite inclusive, qui en fait exclut. En tant que lectrice, je me sens bien davantage inclue par un masculin générique «les lecteurs» que par une formule du type «les lecteurs - trices», qui sépare et finalement exclut avec ces tirets, ou bien ces «e» de la forme féminine coincés entre deux points. Maltraiter le français ne fera avancer ni l’égalité, ni le journalisme, ni aucune des autres causes défendues par Le Temps. Au mieux c’est stérile et bien souvent, cela hérisse à la lecture.

Ce qui va dans la bonne direction, ce sont les mesures de fond, celles qui portent sur le contenu du journal. Par exemple, le fait que le portrait du jour soit souvent celui d’une femme, avec des femmes actives dans tous les domaines, comme cette chercheuse allemande qui a travaillé sur le virus Ebola. Agir sur le contenu, voilà qui fait réellement progresser la cause de l’égalité.

Viser une présence féminine accrue dans toutes les rubriques a aussi un autre effet positif: celle de donner une visibilité à des personnalités intéressantes qui autrement resteraient dans l’ombre. C’est particulièrement vrai chez les scientifiques, dont beaucoup restent en retrait parce que trop modestes, y compris certains hommes. Autrement dit, cela permet de lutter contre la tendance générale des médias à montrer toujours les mêmes têtes, celles des «bons clients» que l’on va interviewer encore et toujours, par manque de temps, habitude ou commodité.