L’Egypte est en état d’alerte, jusque-là nous sommes d’accord. Ceux d’entre vous qui suivent l’actualité auront pris note du fait que les militaires égyptiens ont massacré des centaines d’innocents manifestants. Ici, je me permets de vous dire stop. Non pas parce que ce ne serait pas vrai – ça pourrait l’être – mais parce qu’il est trop tôt pour le dire à ce stade, et qu’il est trop facile de conter l’histoire de deux camps en lutte, l’un purement angélique, l’autre totalement démoniaque. C’est cette vision qui a prévalu en Syrie, où, sans diminuer mon dégoût vis-à-vis du régime d’Assad, j’ai très tôt pris conscience du fait que les motivations de certains rebelles n’étaient pas entièrement pures non plus.

J’ai vécu à Alexandrie pendant vingt mois, entre septembre 2011 et le printemps de cette année. Je suis arrivé juste à temps pour suivre les troubles liés aux élections parlementaires. J’ai suivi ensuite le massacre du stade de Port-Saïd, qui a allumé des incendies partout en Egypte – je me suis retrouvé au beau milieu de l’un d’entre eux. C’est un sacré choc que de rentrer chez soi après avoir acheté de quoi se cuisiner un crumble aux pommes, alors que dehors on entend fuser les coups de feu et qu’on vient de croiser des hommes en train de se battre à coups de machettes artisanales, les yeux révulsés de terreur, le sang coulant abondamment sur leur visage. La police n’était en rien impliquée dans cet incident-là, mais il n’en était pas moins sanglant pour une affaire entre civils.

Puis il y eut l’élection présidentielle – j’étais au Caire le jour des résultats. Je marchais dans les rues inhabituellement vides – plus imprudent qu’intrépide – avec ma petite amie en visite et un autre ami. Jamais je n’ai senti à ce point une telle peur dans l’atmosphère. Je n’avais pas peur de Morsi, au cas où vous vous demanderiez, mais peur du chaos; d’un autre gouvernement militaire; et que se passerait-il, me disais-je, si le résultat se révélait «faux» (quel qu’il soit); j’avais peur, en somme, de ce qui surviendrait après la première élection libre d’un chef dans l’histoire de l’Egypte.

Finalement, il semble que ce fut le «bon» résultat: après cela, il n’y eut pas de violences ou d’accusations de fraude […]. Alors, on eut droit à de folles promesses: le président Morsi allait résoudre les problèmes de sécurité, fournir de la nourriture bon marché, réduire l’abominable trafic du Caire, nettoyer les rues, et tout ça dans les cent jours! Quel superman il aurait fait! Mais il ne l’était pas et tout le problème réside ici.

On m’a demandé de parler de la situation des chrétiens, et je vais le faire. Mais on ne peut pas écrire sur une minorité sans parler de tous les Egyptiens […]. Les chrétiens d’Egypte, donc, subissent les conséquences d’une sorte de mauvais deal, et ce bien avant l’arrivée des Frères musulmans. En janvier 2011, plusieurs semaines avant la révolution, une église d’Alexandrie a explosé, faisant plus de 20 morts. De telles attaques disent en réalité peu de choses sur la vraie discrimination à l’égard des chrétiens. Si vous êtes chrétien, vous n’aurez jamais un poste important dans le gouvernement, l’administration, l’armée. Vous aurez beaucoup de chance d’avoir un petit job dans la fonction publique, excepté dans le service national, où la solde paie à peine de quoi manger.

Toutefois, nous ne nous rendons pas service en exagérant le sort funeste des chrétiens d’Egypte. Beaucoup vivent confortablement, et bien qu’il y en ait qui soient pauvres, ils le sont à l’instar des autres Egyptiens non chrétiens. Noël est un jour de congé officiel, et les cloches sonnent le dimanche. Mais c’est le climat dans lequel vivent les chrétiens qui est plein d’inquiétude et confine à la paranoïa. Un ami m’a raconté qu’il était très difficile pour un chrétien d’obtenir un visa pour l’Occident, parce que les employés sont des musulmans du pays et parce que la religion figure sur le passeport. Je ne sais pas à quel point c’est vrai, mais ça me fait penser à cet adage: ce n’est pas parce qu’on est paranoïaque que l’on n’est pas persécuté. Le fossé se creuse, malgré les protestations du contraire. Il se nourrit de l’ignorance de l’autre – un ami musulman pensait que les chrétiens adoraient trois dieux –, et par les fantasmes de «cinquième colonne» chrétienne.

Les chrétiens ont voté de façon variée à l’élection présidentielle, comme les autres. J’en connais qui ont voté Morsi au second tour, se disant: «Mieux vaut les Frères musulmans que l’ancien régime.» La majorité s’est abstenue, et une petite minorité a choisi Ahmed Chafik, le moubarakien, suivant des raisonnements allant de «mieux vaut le diable que nous connaissons que les démons que nous pouvons imaginer» à «nous étions bien traités sous Moubarak». Mais en soutenant largement le renversement de Morsi, ils ont été sur la même longueur d’onde que la majorité des Egyptiens: le pape copte Tawadros s’est montré aux côtés du grand imam d’Al-Azhar tandis que le peuple était en liesse dans les rues.

Il faut réaliser à quel point l’armée était méprisée jusqu’à juin 2012. Les militaires avaient littéralement échoué à assurer la première tâche de leur intérim: gouverner l’Egypte. Le fait qu’ils soient applaudis une année plus tard comme nouveaux sauveurs de la révolution montre bien que les Frères ont échoué eux aussi à la tâche. Oui, ces derniers avaient été élus, pour différentes raisons. Ils étaient pieux, c’est sûr. Ils étaient organisés, avantage de poids dans un pays sans opposition viable. Ils s’occupaient des pauvres, ils avaient été ciblés par l’ancien régime bien au-delà de l’oppression commune. Et oui, certains rêvaient d’un gouvernement islamique, ce que la majorité voulait bien accepter comme prix à payer pour la bonne gouvernance, pas comme une fin en soi. Et c’est là où les Frères ont échoué. Ils n’ont pas fait montre de bonne gouvernance. Les choses ont empiré sous leur règne: coupures sur coupures de courant, files interminables devant la pompe à essence, flambée des prix et déclin de la sécurité. Ils n’ont même pas été rassembleurs: Morsi promettait d’être le président de tous les Egyptiens. Mais il le disait clairement au sens moubarakien, c’est-à-dire qu’il gouvernerait tous les Egyptiens, mais au profit de ses alliés seulement. […]

Il eut le bénéfice du doute jusqu’en novembre 2012, lorsqu’il publia un infâme décret constitutionnel le plaçant au-dessus de la justice. Cela pour ruer dans la nouvelle Constitution, écrasant du coup l’opposition chrétienne et laïque dans le processus. C’est là que sa crédibilité atteignit son point le plus bas […].

Beaucoup de mes amis, chrétiens et musulmans, supporters de la révolution, ont été déçus de la tournure des événements. Ils voulaient une Egypte nouvelle, mais à la place ils ont eu le massacre de 30 chrétiens protestants contre la démolition d’une église (octobre 2011), la tuerie de Port-Saïd, une Constitution qui les ignore […] et les récents événements.

[…] La plupart des Egyptiens se moquent de savoir qui gouverne, pourvu qu’il ait une légitimité quelle qu’elle soit. La plupart se fichent de savoir quelles lois sont adoptées, pourvu qu’elles ne les affectent pas trop dramatiquement. Pour la majorité, la clé c’est la bonne gouvernance, et si on peut avoir un gouvernement bon et pieux, c’est tant mieux. Voilà ce qui, en Egypte, conduit des partis islamiques au pouvoir. Et le manque de bonne gouvernance les en expulse de la même manière.

Le coup d’Etat fut un peu un soulagement. Mes amis encore en Egypte me disent que la représentation qu’ont les médias occidentaux – deux camps égaux en taille – est complètement fausse. L’opposition a exagéré le nombre de protestataires au renversement de Morsi: 30 millions, c’est ridicule. Mais 10 millions, c’est possible […]. Toutefois, ces mêmes amis se demandent où ils sont passés ces derniers jours […].

Peu de temps après le référendum constitutionnel (de décembre 2012), j’ai déménagé dans le quartier de Sidi Gaber à Alexandrie, dans un appartement donnant sur le square devant la gare, où ont lieu en général les manifestations dans cette ville. De l’autre côté de la gare, on voyait le siège des Frères musulmans. Trois mois d’observation m’ont donné un bon aperçu, vu du ciel, de la vie d’une protestation publique, du début à la fin. […] Une expérience qui me rend prudent dès lors qu’on parle de la liquidation des campements de l’opposition au Caire.

Je ne suis pas un fan des forces de sécurité: j’ai expérimenté le gaz lacrymogène (je ne recommande pas d’essayer) et de nombreuses fois les balles ont sifflé au-dessus de ma tête. Mais à chaque fois que j’ai été témoin d’une manif, il y avait un groupe qui ne semblait être ni de la police ni des protestataires. Des bandits armés attaquant chaque camp, fournissant une bonne excuse pour dire que l’autre a attaqué le premier.

Je peux comprendre que l’Occident se concentre sur le bain de sang. Chaque vie perdue dans la violence politique est une tragédie et un gâchis. Mais là encore, attention aux bilans humains. Personne ne sait encore ce qu’il en est. Attention aussi si vous pensez que ce sont des événements représentatifs de l’Egypte – pour le reporter peut-être, mais pas pour la plupart des Egyptiens. Et attention enfin quand vous estimez que les manifestations pro-Morsi sont vastes et populaires: une majorité d’Egyptiens les considère comme une nuisance, et même les partisans de Morsi n’ont pas l’intention de s’exclure du prochain volet de cette danse révolutionnaire.

Alors oui, vous pouvez certainement prier pour les chrétiens d’Egypte, ils en ont bien besoin. Mais priez aussi pour l’Egypte ­entière.

Peter Welby, fils de l’archevêquede Canterbury, a étudié l’arabe à Alexandrie. Cet article a initialement été publié sur un blog anglais: www.archbishop-cranmer.blogspot.ch/ Traduction: Emmanuel Gehrig

On eut droità de folles promesses: le président Morsi allait résoudre les problèmes de sécurité, fournir de la nourriture meilleur marché

La majoritédes Egyptiensétait prête à soutenirun régime islamique pour autant qu’il fasse preuve de bonne gouvernance

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