Opinions

Une émotion nationale, par Jean-Marc Béguin

La nuit s'estompe et le radio-réveil, comme chaque matin, s'enclenche. Quelques notes de musique classique, inhabituelles et annonciatrices du drame. Puis la voix de l'animateur, perçue encore dans le brouillard du demi-sommeil, qui révèle la brutale nouvelle et une édition spéciale. En quelques instants tous nos sens sont en éveil. La catastrophe nous submerge. Comme tout événement aussi improbable, il nous surprend fragile et démuni. Parce que nous n'avons pas pu nous préparer à réagir.

Hier matin, la plupart des Romands ont appris ainsi la disparition en mer du vol SR111 New York-Genève. Impossible dès lors de quitter l'antenne. Les journalistes et les correspondants de la Radio suisse romande, sans emphase, sobrement, ont informé. Ils n'ont pas entretenu le suspense, mais accompagné l'espoir partagé de trouver des survivants. Et puis, peu avant neuf heures, une correspondante canadienne rapporte les conversa-

tions des pêcheurs qui participent aux opérations de secours. Ils racontent les corps qui flottent dans l'eau glaciale. Sans vie. On ne peut s'empêcher, furtivement, de penser au naufrage du Titanic. C'est à cet instant que nous prenons conscience qu'il n'y aura pas happy end. L'inclinaison des voix à peine perceptible trahit l'émotion. Dans ces moment là, la radio est irremplaçable. Citoyenne, elle devient le lien qui rassemble tout un peuple autour de la même peine.

L'émotion se lisait aussi sur le visage de Gérard Ramseyer. Ce n'était pas le magistrat, mais l'homme, au bord des larmes, qui parlait: «Il fait nuit noire à Halifax, il fait nuit noire dans nos cœurs». Quelques mots simples et justes pour résumer une émotion nationale.

Une émotion de proximité aussi. C'est un avion de Swissair qui s'est englouti dans la nuit au large de la Nouvelle Ecosse. Du coup, à Genève aussi, Swissair est redevenue «notre» compagnie nationale. C'est aussi le vol symbolique de New York, le 111, qui fait tellement partie de nos habitudes que l'accident semble inconcevable. Chacun l'a pris une fois, ou connaît un parent, un ami, un collègue qui l'a emprunté. Et se trouve ainsi personnellement projeté dans le drame.

Les habitants de ce pays se sont retrouvés, ce jeudi noir, unis dans le partage d'une émotion. Ces mêmes Suisses se demandent souvent pourquoi ils vivent ensemble, s'ils ont encore quelque chose en commun. Force en tous cas de constater qu'ils ont, quelque part dans leur fort intérieur, la conscience d'appartenir à la même communauté.

Ce phénomène de communion nationale, nous l'avions aussi constaté lors de l'attentat de Louxor. Les peuples retrouvent leur unité dans le tragique du drame ou l'exubérance des grandes joies. Ces instants sont éphémères et irrationnels. Mais ils sont les signes de vie d'une nation.

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