Est-ce l’hubris, un aveu de faiblesse ou une fuite en avant? Il y a un peu de tout cela dans l’attitude des autorités chinoises ces dernières semaines. Après avoir probablement failli à ses engagements internationaux d’information transparente sur l’origine de la pandémie qui paralyse le monde, Pékin s’est lancé dans une vaste campagne diplomatique pour oblitérer cet échec et promouvoir un «modèle» ou une «façon de faire» chinois face au virus. Dans cette offensive (appuyée par une opération de désinformation de la part des médias officiels), certains ambassadeurs ne se privent pas de faire la leçon à tel ou tel pays, à critiquer les lenteurs et défaillances des systèmes démocratiques et à sermonner les Etats qui ne font pas taire les voix désobligeantes envers Pékin.

Cette attitude agressive est irresponsable et dangereuse. Irresponsable en regard de la communauté internationale dans laquelle le pouvoir chinois prétend vouloir jouer un plus grand rôle. Et dangereuse pour les Chinois.

Des critiques légitimes

Ces derniers jours, sans surprise, les voix se multiplient pour demander des comptes à cette Chine qui bombe le torse. En Europe, Merkel, Macron ou Johnson s’interrogent sur les manquements de Pékin. En Afrique, plusieurs pays s’inquiètent des discriminations dont leurs ressortissants sont victimes en Chine, soupçonnés d’être des contaminateurs. En Australie, en Nouvelle-Zélande et en Asie de l’Est, on demande une enquête sur les responsabilités d’une épidémie trop longtemps cachée. En Asie centrale, des Etats se plaignent des pressions de Pékin pour maintenir les frontières ouvertes alors que les provinces chinoises verrouillaient leurs propres frontières intérieures. Aux Etats-Unis enfin, une action en justice est intentée pour faire payer les Chinois.

Il y a les bonnes questions et les mauvais réflexes, les critiques légitimes et le racisme latent

Dans ce vaste mouvement de réaction à la Chine, les accusations s’entremêlent: celles contre l’incurie de la gestion du virus; celles contre les excès de la mondialisation; celles qui rappellent les abus contre les droits de l’homme; celles qui dénoncent le traitement des animaux; celles qui agitent des peurs ataviques… Il y a les bonnes questions et les mauvais réflexes, les critiques légitimes et le racisme latent, la mise en cause nécessaire d’un régime et les bas calculs politiques.

Résultat? Ce retour de balancier pourrait bien accélérer le repli de la Chine sur elle-même, une fermeture en réalité initiée par Xi Jinping avec son rejet de plus en plus manifeste des idées étrangères. Un risque de confrontation idéologique se dessine. Mais c’est l’ensemble des Chinois qui pourraient en payer le prix, les critiques de Pékin jugeant de moins en moins utile de distinguer entre l’action des autorités et celle des citoyens. C’est ce que fait déjà Donald Trump en agitant son «virus chinois». La dérive du parti unique pourrait alors être associée à celle d’une nation. Et hors de Chine, le rejet de cette dictature se transformer en rejet des Chinois.

Des citoyens pris en otage

Le piège de la vindicte internationale se refermerait ainsi sur tout un peuple. Un piège dont le Parti communiste est en réalité le premier responsable par sa prétention à effacer toute distinction avec l’Etat, la nation et les individus: il a pris l’ensemble de ses citoyens en otage. Depuis plusieurs années, en effet, on assiste à un retour de l’embrigadement des Chinois au nom d’une certaine conception de la nation et de la race. Pour former ce «front uni», comme l’appellent les dirigeants communistes, le Parti en appelle à la loyauté de tout Chinois – qu’il soit ou non citoyen de la République populaire – envers l’empire au risque d’être considéré comme traître. C’est cette politique – que l’on peut observer jusqu’en Suisse quand un ambassadeur de Pékin s’adresse aux étudiants chinois de l’EPFZ pour les rappeler à leur devoir de loyauté à la «pensée Xi Jinping» – qui favorise l’abominable terreau des préjugés.

Il est à souhaiter que les esprits se calment avant d’en arriver là. Hormis les dérapages propres aux réseaux sociaux, on a évité jusqu’ici une stigmatisation des Chinois, même lorsque le virus n’était présent qu’à Wuhan. Mais cela pourrait changer. Si l’idée de demander des dédommagements financiers pour cette pandémie est absurde – ce serait ouvrir une boîte de pandore – il est par contre parfaitement justifié d’exiger des autorités qu’elles fassent toute la lumière sur l’origine de la transmission du virus: au nom de la santé globale. Il importe que ce travail se fasse avec les Chinois. Ce n’est pas parce que la dictature a failli qu’ils doivent tous devenir des pestiférés.

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