Le gouvernement polonais pensait qu’on pouvait le faire sans attirer l’attention internationale. D’autres pays dans l’ancien bloc communiste avaient minimisé leur complicité dans la Shoah avec succès. Dernièrement, l’Ukraine avait interdit toute critique à l’égard de ses combattants pour la liberté qui avaient collaboré avec les nazis contre les Soviétiques et qui avaient participé à l’extermination des Juifs et à des crimes contre les Polonais établis dans ce qui allait devenir l’Ukraine occidentale. Ironiquement, c’est le parlement polonais qui avait protesté le plus vivement contre cette manœuvre ukrainienne.

La dite «loi polonaise sur la Shoah» qui a provoqué un tollé international consiste, en fait, en un certain nombre d’amendements à la loi sur l’Institut de mémoire national. Dans l’article 55 on a introduit le texte suivant: «Quiconque prétend, faussement et contrairement aux faits, que la nation polonaise ou la République de Pologne est responsable pour les crimes nazis commis par le Troisième Reich… ou qui minimise grossièrement la responsabilité des vrais responsables de ces crimes sera assujetti à une amende ou à l’emprisonnement pour une période allant jusqu’à trois ans.» Tout de suite après, dans ce qu’on peut considérer comme un geste apaisant, la loi réduit la sanction envers ceux qui commettent de tels actes «sans intention» et stipule que cela ne concerne pas «l’activité artistique et académique».

Tempête internationale

Parmi d’autres amendements, on trouve l’interdiction du terme «camps polonais de la mort» pour désigner les camps d’extermination établis par les nazis sur sol polonais, renforçant ainsi les efforts diplomatiques polonais de lutter contre cet usage fréquent à l’étranger mais trompeur. Parmi les premiers amendements introduits est une attaque frontale contre «les nationalistes ukrainiens et membres des unités ukrainiennes qui ont collaboré avec le Troisième Reich» quoique les paramètres chronologiques [1925-1950] ne correspondent guère à l’existence du régime hitlérien. Visiblement, le parlement polonais entend poursuivre sa récente condamnation de la réhabilitation des nationalistes ukrainiens, sans tenir compte des bonnes relations qui se sont établies entre les deux pays.

En Pologne même, des théories sombres d’un complot juif ont pris de l’envergure

La tempête internationale provoquée par ces amendements s’est étendue rapidement d’Israël aux Etats unis et à l’Europe occidentale et le gouvernement polonais s’est trouvé déchiré entre ses alliés les plus proches et sa base domestique. D’une part, au fur et à mesure que l’Union européenne se montre de plus en plus critique à l’égard du régime polonais, la Pologne cherche un appui bien apprécié aux Etats-unis. Par ailleurs, tant la Pologne qu’Israël ont réussi à dissocier l’antisémitisme polonais de bons rapports avec l’Etat hébreu. D’autre part, les électeurs du Parti droit et justice au pouvoir croient fermement au comportement irréprochable des Polonais face à l’occupation nazie. Selon eux, les Polonais étaient des résistants et des victimes, jamais des collaborateurs des nazis.

Détérioration des relations avec Israël

Jusqu’à présent la contestation de cette perspective a été l’œuvre de quelques universitaires, surtout à l’étranger, et une frange de l’intelligentsia polonaise. De toute manière, ce ne sont pas des adhérents du parti au pouvoir. Mais la perte de l’appui américain, ainsi que la détérioration des relations avec Israël, inquiètent le gouvernement. Les efforts polonais de ces derniers jours, visant à calmer l’indignation ont été maladroits et n’ont pas porté les résultats escomptés. En même temps, en Pologne même, des théories sombres d’un complot juif ont pris de l’envergure. Le président polonais a tenté de ménager la chèvre et le chou en signant les amendements mais en les référant à la cour pour tester leur constitutionnalité.

Parmi les rares voix raisonnables dans cette affaire, il y a la déclaration du Centre polonais pour la recherche sur l’extermination des Juifs. Elle s’oppose à la loi amendée en tant qu’imposition d’une politique officielle de l’histoire. La vérité historique, dit-elle, ne saurait pas être imposée d’en haut.


Une première version de cet article est parue en anglais sur Eurozine sous le titre «Righteous Indignation: On the Polish Holocaust Law Debate»

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