Scanner

Une femme modèle

En un temps où les questions de genre ne faisaient pas encore débat, Emmy Noether a élaboré un théorème essentiel en physique mathématique

En sciences comme ailleurs, les biais selon le genre n’existeraient plus, entend-on parfois. Vrai? Une étude menée à l’Université de Yale et publiée à l’automne 2012 dans la revue PNAS montre au contraire que cette discrimination existe toujours: des profils similaires de candidats à un poste de manager de laboratoire étaient, en termes de compétences, significativement moins bien notés s’ils provenaient de femmes que d’hommes. Et le salaire proposé aux premières était environ 10% inférieur à celui offert aux seconds. Pas étonnant dès lors que les sciences attirent moins les filles que les garçons. D’autant que, dans l’histoire des sciences, celles-ci ont nettement moins de modèles féminins auxquels s’identifier.

En mathématiques, il existe cependant une chercheuse exceptionnelle qui peut servir d’exemple: Emmy Noether. A une époque où les questions de genre ne faisaient guère débat, elle est arrivée au plus haut échelon d’une profession bien masculine, face à des obstacles conséquents.

Emmy Noether est née en 1882 à Erlangen (Allemagne), où son père était professeur de maths. Douée aussi bien pour les langues que pour les chiffres, elle a d’abord envisagé de devenir maîtresse de français et d’anglais, avant d’opter pour des études de mathématiques. Les femmes n’étant pas admises comme étudiantes, elle ne pouvait suivre des cours universitaires qu’en tant qu’auditrice et après avoir demandé la permission au professeur. Elle a néanmoins persévéré, obtenant son diplôme en 1903 et son doctorat en 1907. De 1908 à 1915, elle a enseigné cette branche, sans être payée pour son travail, à cause de son sexe.

En 1915, David Hilbert et Felix Klein, mathématiciens renommés de l’Université de Göttingen, convaincus des dons exceptionnels d’Emmy Noether, ont tenté de la recruter comme privat-docent dans leur université. Leur initiative fut bloquée par leurs collègues, qui estimaient qu’il était impossible qu’une femme puisse enseigner à des jeunes hommes. Même sans poste, Emmy Noether est partie pour Göttingen, où elle a enseigné jusqu’en 1933. Et ce, sans être payée pendant des années: elle ne l’a été qu’à partir du moment où elle a décroché un poste officiel à l’université, en 1923.

En 1933, tous les enseignants juifs furent expulsés des universités allemandes. A l’instar de nombreux autres intellectuels juifs allemands, Emmy Noether est partie pour les Etats-Unis, où elle est devenue professeure à l’Université Bryn Mawr, près de Philadelphie. Une situation agréable qui a peu duré: la mathématicienne est décédée des suites d’une opération en 1935. Peu après, le New York Times a publié une lettre d’Albert Einstein, dans laquelle le savant a exprimé son admiration profonde pour cette mathématicienne géniale, belle consécration pour une femme modeste mais passionnée par sa recherche.

Malgré tous les obstacles qu’elle a dû affronter, Emmy Noether a apporté aux mathématiques des contributions remarquables. Visionnaire, elle a ouvert en algèbre abstraite de nouveaux champs d’étude, qui restent fondamentaux aujourd’hui. Elle a aussi démontré des théorèmes très profonds en physique mathématique, généralisant par exemple l’observation que la permanence des lois de la physique implique la conservation de l’énergie. Certains considèrent le théorème qui porte son nom aussi déterminant que la théorie d’Einstein sur la relativité, écrit encore le New York Times. Et son influence se fait encore sentir aujourd’hui, puisque ses travaux soutiennent une découverte contemporaine des plus fondamentale: celle du fameux boson de Higgs.

* Professeur de maths à l’EPFL

Publicité