«Les enfants, dépêchez-vous, on doit y aller!» J’entends un grognement, suivi de: «Mais, on va oooùùù, maman?» «A la conférence, je vous ai déjà dit!» je répète avec la juste dose de patience et d’exaspération. «Encoooore une conférence. Mais tu en avais déjà une, lundi. Pourquoi tu y retournes?» demande mon fils. «C’est une autre conférence. Mais ne t’inquiète pas. Il paraît que les animations seront très bien», je réponds. «Des jeux vidéo? Le dernier Terminator XIII?» s’enquiert-il plein d’espoir. Je rétorque d’un ton strict: «Tu exagères. Non, pour toi, il y a des ateliers sur les droits économiques de l’enfant – et pour ta sœur, laisse-moi vérifier: coloriage et marionnettes.»

J’entends un chorus de soupirs, même s’ils ne sont que deux. La petite, 4 ans, lance: «Y a un clown, comme l’autre fois?» Je dois la désenchanter: «La conférence est intitulée «10 ans de droits de l’homme et de finance responsable». Donc pas de clown, désolée.»

Fini la culpabilité

Nous sommes en 2030. La loi NA! (pour «Nous Aussi!») a obligé les entreprises organisant des réunions le week-end (oui, il y en a), ou des événements qui se terminent après 17h30 en semaine et après 11h30 les mercredis, à offrir des ateliers pour les enfants des adultes y participant. Désormais, toute réunion qui compte plus de 50 auditeurs et qui se tient en dehors des heures scolaires doit offrir des solutions de garde pour les enfants.

La loi NA! a été introduite suite aux protestations de mères de famille (et, il est vrai, un bon nombre de pères) lassées de ne pas pouvoir assister aux conférences, colloques et autres happenings professionnels qui se tenaient pile à l’heure où ils sont de piquet à la maison. Après avoir vainement demandé que ces événements soient déplacés en journée, des militants de différents partis politiques ont lancé une initiative constitutionnelle. Au départ, on ne lui donnait guère de chances de succès. Mais très vite, chacun a compris ce qu’il pouvait en tirer.

Les organisateurs de conférences pouvaient espérer un public plus nombreux et plus diversifié. Les entreprises pouvaient compter sur des travailleurs plus investis dans leurs tâches. Les milieux socio-éducatifs seraient amenés à créer des programmes et ateliers pour les enfants. Les travailleurs avec un bas niveau de formation ou les étudiants en quête de salaires d’appoint allaient pouvoir compter sur une multiplication des offres d’emploi. L’Etat y a vu la chance de ramener dans l’économie officielle une bonne partie de l’économie souterraine non taxée.

Fini l’angoisse de trouver une baby-sitter et d’attendre anxieux son arrivée ou sa non-arrivée… pour cause de rhume

Et les parents dans tout ça? Fini la culpabilité de ne pas assister à cette conférence pourtant d’apparence passionnante. Fini la honte d’avoir manqué trois fois d’affilée ce workshop qui tombe toujours un mercredi après-midi. Fini l’angoisse de trouver une baby-sitter et d’attendre anxieux son arrivée ou sa non-arrivée… pour cause de rhume.

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L’âge de la première naissance

Alors certes, mes enfants se plaignent. Mais tous les enfants se plaignent, non? Ils trouvent que sortir un soir sur deux avec leurs parents pour aller entendre des «vieux» (leurs mots) parler en long et en large n’est pas drôle. Mais autant qu’ils s’habituent, tôt ou tard ce sera leur tour! Cependant, la dernière fois, au workshop sur les nouvelles plateformes robotiques interactives, j’ai senti des bribes d’intérêt chez mon fils. Et ma fille s’est fait plein de copains et de copines parmi les enfants de mes collègues qu’elle rencontre tous les mercredis après-midi lors des brainstormings «R.H. et univers digital».

Quand je regarde en arrière, je suis surprise qu’il ait fallu attendre tant d’années pour mettre en place cette solution. Pendant des décennies, on a débattu en long et en large de la conciliation vie professionnelle/vie privée, un peu comme s’il était question de trouver un juste équilibre entre travail et loisirs. Les parents avec enfants étaient vus comme une catégorie particulière de «tire-au-flanc», une rubrique distincte des sportifs ou fêtards. Le résultat, c’est que le premier enfant a commencé à naître vers l’âge de 40 ans, et ce, aussi bien chez les femmes que chez les hommes. Mais ce report de l’âge de la première naissance a eu une conséquence positive inattendue.

Nous autres, plus de 40 ans, avons eu le pouvoir et le savoir-faire politique d’exiger une prise de conscience. Et oui, si nous ne venons pas à vos réunions, ce n’est pas par flemmardise ou ennui (encore que, soyons honnêtes, certaines réunions ne sont pas si indispensables), mais bien parce que l’Etat dicte que nos enfants commencent l’école à 8h et la finissent à 18h – dans le meilleur des cas.

Bon, je vous laisse. Le stress d’être toujours en retard – vous connaissez. A dans 10 ans.