Voilà dix-sept ans qu’en Suisse romande le cursus pour devenir infirmière ou infirmier passe exclusivement par une formation de niveau haute école spécialisée (HES). Les cantons romands ont en effet décidé en 2002 de suivre cette voie, reconnaissant la complexité croissante de cette profession, et les défis auxquels elle est confrontée.

Ce changement de paradigme dans la formation a mis fin à une certaine fragmentation des rôles et professions soignantes, vecteur d’une complexité source de dysfonctionnements. Les actrices et acteurs concernés ont voulu disposer de deux niveaux de personnel soignant formé, les assistant-e-s en soins et santé communautaire (ASSC) au niveau CFC et les infirmier-e-s au niveau HES.

Ce virage courageux et nécessaire n’a pas été pris ailleurs en Suisse, et les cantons alémaniques ont ainsi mis en place un système hybride comportant à la fois des HES et des écoles spécialisées, ou ES. L’arrivée d’ES en Suisse romande fait régulièrement parler d’elle et, au mois de mai, le Grand Conseil valaisan a validé le projet du Conseil d’Etat d’ouvrir d’une école spécialisée pour les soins infirmiers à Monthey à la rentrée 2020.

Fausse bonne idée

De prime abord, l’idée peut paraître séduisante, surtout en période de pénurie de personnel infirmier. Créer des formations ES, cela veut dire donner accès à un diplôme en soins infirmiers à des personnes n’ayant pas obtenu leur maturité, et donc élargir le cercle des candidat-e-s potentiel-le-s. En filigrane, il y a aussi la question des économies possibles pour les employeurs, dont certains espèrent pouvoir payer moins cher des professionnel-le-s avec un titre non universitaire.

Faire cohabiter deux profils infirmiers aux formations différentes risque de créer de la confusion au sein des équipes soignantes

Il s’agit pourtant d’une fausse bonne idée, et l’avenir de la formation en soins infirmiers doit résolument s’inscrire dans un niveau HES si nous voulons qu’elle soit en mesure de répondre aux défis posés par une population vieillissante et aux besoins toujours plus complexes en matière de santé.

Les arguments en faveur d’une formation HES ne manquent pas. Il y a tout d’abord celui de la qualité des soins prodigués, avec de nombreuses études montrant que plus le personnel infirmier est formé, moins il y a d’erreurs et d’accidents en milieu hospitalier. Plus généralement, la collaboration avec les médecins et les autres professions de la santé ou encore l’évaluation clinique en sortent renforcés, avec à la clé une meilleure prise en charge des patient-e-s et des économies pour le système de santé.

Coûteux retour en arrière

De plus, de nombreux exemples montrent qu’une formation de niveau universitaire n’est pas un frein, mais au contraire un aimant pour les futur-e-s professionnel-le-s. Le nombre d’étudiant-e-s en première année de la HES La Source à Lausanne est ainsi passé de 454 en 2009 à 823 en 2018. Toujours plus de jeunes décident de poursuivre les études à la fin de l’école obligatoire, et la maturité est accessible également via un apprentissage (maturité professionnelle). Faire cohabiter deux profils infirmiers aux formations et donc compétences différentes risque par ailleurs de créer de la confusion au sein des équipes soignantes, et donc de voir la qualité générale des soins en pâtir.

Notre pays a la chance de pouvoir compter sur l’un des systèmes de santé les plus performants et efficaces du monde et, pour fonctionner, il a besoin de professionnel-le-s bien formé-e-s et aux compétences multiples et pointues. La formation HES en soins infirmiers est la mieux à même de répondre à ces besoins, dans l’intérêt des soignant-e-s comme des soigné-e-s. C’est cette voie qui doit être suivie, et tout retour en arrière risque de nous coûter bien cher.


Alberto Mocchi est secrétaire général de l'Association vaudoise des infirmier-e-s et candidat au Conseil national (Les Verts).

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