Il était né à Amsterdam dans l’Etat de New York alors que résonnaient encore les derniers tirs d’artillerie de l’effroyable bataille de la Somme dans une Europe déjà dévastée de la Grande Guerre. C’est dire si l’expression «dernier des monstres sacrés», si galvaudée, dont ont usé et abusé agences de presse et médias dépassés par la grandeur de l’histoire, est cette fois justifiée. Car on pleure bien la disparition d’un géant: c’est Issur Danielovitch Demsky, alias Kirk Douglas, qui vit le jour le 9 décembre 1916 et qui vient donc de mourir en son fief de Beverly Hills à l’âge vénérable de 103 ans révolus, brillamment révolus. Célébré par les médias du monde entier.

«Il y eut longtemps une expression consacrée pour ces gens-là, devenue avec le temps un seul grand mot, à prononcer d’un souffle, confirme Libération: «les monstres-sacrés-de-l’âge-d’or-de-Hollywood». Depuis un moment déjà, il n’en restait plus qu’un, le der des ders. Mais cette fois, c’est fini.»

«Dans les rédactions […], les nécrologies étaient prêtes depuis des décennies.» Le site web du magazine américain People avait même accidentellement posté la sienne en janvier 2015, sous le titre «Do not pub [ne pas publier]: Kirk Douglas dies.» Et l’on se souvient que l’homme parlait aussi assez bien le français, ce qu’il avait démontré chez Bernard Pivot, dans Apostrophes:


L’homme, sa vie, son œuvre:


Selon Courrier international, qui cite le Hollywood Reporter, il fut «l’icône indomptable de l’âge d’or d’Hollywood». «Mâchoire ciselée et yeux bleu acier, il avait modelé l’une des carrières les plus indélébiles et infatigables de l’histoire de l’industrie du cinéma. Nommé trois fois aux Oscars dans la catégorie meilleur acteur, Kirk Douglas avait dû attendre 1996» pour en recevoir un, honorifique, pour la meilleure star masculine de l’après-guerre. Il met «fin à la liste noire d’Hollywood», titre le Los Angeles Times.

Sa filmographie s’étend sur pas moins de 62 ans, de L’Emprise du crime (The Strange Love of Martha Ivers) de Lewis Milestone (1946) à Meurtres à l’Empire State Building de William Karel (téléfilm, 2008). Excusez du peu! Et il a tourné avec un panel de cinéastes à faire trembler: Brian De Palma, Stanley Kubrick, Vincente Minnelli, John Huston, Howard Hawks, Otto Preminger, Joseph L. Mankiewicz, Elia Kazan, Billy Wilder, King Vidor… C’est donc «avec une immense tristesse que mes frères et moi annonçons que Kirk Douglas» – le «Darling Father-in-Law» de Catherine Zeta-Jones – «nous a quittés aujourd’hui», a annoncé son fils, Michael Douglas, sur son compte Instagram:

«Une fossette au menton. Un détail, mais c’est celui qui vient à l’esprit du Monde quand on pense à Kirk Douglas, […] comme le signe des blessures et des mutilations qui affligent les personnages [qu’il] a interprétés au long d’une carrière qui s’étend sur toute la seconde moitié du XXe siècle»: «Amputé d’un doigt dans La Captive aux yeux clairs, de Howard Hawks (1952), d’une oreille dans La Vie passionnée de Vincent Van Gogh, de Vincente Minnelli (1957), éborgné dans Les Vikings, de Richard Fleischer (1958), […] broyé par un camion dans L’Arrangement, d’Elia Kazan (1969), il n’a rien du héros triomphant à la John Wayne, figure ambivalente et complexe plutôt qu’icône américaine.»

«Douglas a beau ne pas sacrifier aux techniques de l’Actors Studio que Marlon Brando et James Dean ont imposées à Hollywood, il s’engage à chaque fois dans ses rôles, quitte à se mettre en danger psychiquement ou physiquement. Il finit le tournage de La Captive […], poursuit le quotidien français, avec une pneumonie. Et c’est bien lui qui danse sur les rames d’un drakkar en mouvement dans Les Vikings.» Enfin, surtout, il faut se souvenir de cette scène avec Jean Simmons, déchirante, en gladiateur crucifié dans Spartacus, de Stanley Kubrick (1960), dont la critique avait paru le 11 septembre 1961 dans le Journal de Genève:

«Avec son physique avantageux, et ses rôles de personnages de western ou de militaires courageux, ajoute Le Figaro, Kirk Douglas s’érige en héros mythique du cinéma américain. Nous vient l’image du cow-boy moustachu aux cheveux gominés et à la lame meurtrière dans Règlement de comptes à O.K. Corral (1957), ou de son rôle de guerrier aux muscles saillants et à la gueule balafrée» dans ces fameux Vikings.

«Mais derrière sa force apparente, une grande sensibilité transparaît aussi dans ses rôles. On se souvient de cette scène dans Vingt Mille Lieues sous les mers (1954) où le personnage de Ned Land, harponneur et musicien à la marinière rouge et blanche, chante pour motiver son équipage»:

Car «résister, tenir bon, la vie le lui apprend d’emblée, raconte Télérama. L’Amérique dans laquelle il grandit est celle de la pauvreté et de l’antisémitisme, qui poursuit ses parents, Juifs partis de Russie pour fuir les pogroms. Fortifié par la solidité d’un père bagarreur, soutenu par la douceur de sa mère, le gamin ose faire un rêve impossible. Un jour qu’il récite un poème au jardin d’enfants, les applaudissements qui le saluent lui montrent la voie: être acteur pour retrouver ce joyeux bruit des bravos»…

… Il deviendra une star mondiale, un dieu de l’Olympe qu’était Hollywood lorsqu’il y débuta, au milieu des années 1940. Un conte de fées? Non. Un bras de fer avec le destin

L’actrice Jamie Lee Curtis, fille du comédien Tony Curtis, qui avait joué le rôle du poète Antoninus dans Spartacus, a elle aussi rendu hommage à la légende sur Twitter: «I love you Spartacus, like the father I never had (Antoninus). I did have a father and he LOVED you as the world loved you. Your Passion. Talent. Politics. Family. Art. Strength. I grew up with the Douglas boys.» En bon français: «Je t’aime Spartacus, comme le père que je n’ai jamais eu» (Antoninus). J’ai eu un père et il t’a AIMÉ, comme le monde entier t’a aimé. Ta passion. Ton talent. Ton engagement. Ta famille. Ton art. Ta force. J’ai grandi avec les Douglas.»

Visible sur le site du Point, il faut revoir enfin «cette photo de vacances, publiée à l’été 2019, sur le compte Instagram de son petit-fils, Cameron Morrell-Douglas. Il était une silhouette fluette au bout d’une table. Déjà presque absent. Si la légende du cliché n’avait pas précisé que «Spartacus» était à table, on n’aurait jamais su que ce petit homme recroquevillé, au visage dissimulé par d’épaisses lunettes de soleil, était le plus grand acteur américain du XXe siècle. Kirk Douglas, dans ses dernières années, s’était mis à ressembler à une momie de pharaon. Sur son visage, à moitié figé depuis une attaque cérébrale, seule sa légendaire fossette rappelait le monstre sacré du septième art qu’il avait été.» Sacré monstre sacré!


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