J’ai raté mon dernier test de rationalité et j’en suis meurtrie. Cette année qui commence si mal pour les abeilles, les baleines, les Américains, le budget français et les rapports des Suisses avec l’Union m’inflige à moi une épreuve de honte et de doute.

En décembre, une cousine m’annonçait avec regret que la messagerie WhatsApp sur laquelle nous communiquons d’un continent à l’autre allait devenir payante. Nous devrions raccourcir nos conversations. N’ayant rien vu d’officiel sur le sujet, je ne l’ai pas crue. Elle a insisté, «si, si, je t’assure, j’ai reçu un message dans ce sens sur mon téléphone». Je ne l’ai toujours pas crue. «Comment une application numérique gratuite peut-elle te viser personnellement pour te demander de l’argent? ai-je argumenté. Où et comment vas-tu payer?» Ma cousine ne savait pas trop. «Peut-être à ma compagnie de téléphone», a-t-elle insinué. Là, j’ai carrément ri: «Ta compagnie aurait fourni tes données à WhatsApp pour encaisser des minutes de communication en son nom? De quel droit? T’a-t-elle avertie, as-tu un contrat?» Elle m’a écoutée, pensive, puis, devant la véhémence de mes allégations, elle a renoncé à discuter.

«Sinon, WhatsApp activera la facturation»

A Nouvel An, j’ai reçu à mon tour sur mon portable le fameux message de WhatsApp. Comme beaucoup d’utilisateurs le savent maintenant, il indiquait que si je le distribuais à dix de mes contacts personnels, je conserverais la gratuité, «sinon, WhatsApp activera la facturation». J’ai bien lu, oui. Mais le cerveau avec lequel j’ai lu n’était plus le même que celui avec lequel je raisonnais ma cousine. Cette annonce qui paraissait m’être adressée personnellement, sur MON téléphone, dans mon espace privé, je l’ai automatiquement perçue comme vraie. J’ai donc accompli le geste salvateur de la gratuité prolongée: j’ai renvoyé le message à dix de mes contacts. Je n’ai même pas pensé à vérifier le nom de la personne qui me l’avait expédié. Le message, écrit sur fond bleu, avait pris toute la place, dépouillé de son contexte et de son histoire. Comme par magie, il avait fait de moi une croyante.

Les fausses nouvelles enhardissent l’idiotisme et, quand il triomphe, l’absolvent. Elles font du mensonge la norme

Dans les heures qui ont suivi, j’ai reçu une quinzaine d’envois sans autre contenu que ce message sur fond bleu, cliqué par des amis pressés comme moi de s’assurer la gratuité de l’application et victimes, comme moi, d’une fuite de discernement. L’un d’eux m’a tout de même avertie: c’est un canular. Un autre m’a téléphoné, hilare: «ah, ah! tu t’es fait avoir!» Et tout en se moquant, il a répété mot pour mot le raisonnement que j’avais tenu à ma cousine quand mon cerveau n’avait pas encore été atteint.

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C’est ainsi qu’Allah est grand

Je suis revenue à la vie, mais choquée. Une rapide recherche m’a appris que le canular circulait depuis plus de cinq ans et qu’il en existait de semblables sur la plupart des sites de service gratuits. Les internautes expérimentés les reconnaissent facilement et les éliminent comme des mouches. Les autres s’y laissent prendre avant d’être éventuellement secourus par de meilleurs connaisseurs du marché des croyances.

Je suis tentée de me disculper, de me sentir trompée plutôt que de m’être trompée. Le monde de la tromperie a quelque chose de facile: des menteurs de toutes sortes manipulent la masse des idiots en tout genre et c’est ainsi qu’Allah est grand, comme disait Alexandre Vialatte en guise de conclusion. WhatsApp sera payant si vous ne cliquez pas dix fois; le pape a soutenu Donald Trump, grâce à quoi il a été élu; le pacte de l’ONU sur les migrations est un encouragement à l’invasion des Africains et des Arabes, etc. Les fausses nouvelles enhardissent l’idiotisme et, quand il triomphe, l’absolvent. Elles font du mensonge la norme. «L’ignorance, c’est la force», écrivait Orwell dans 1984.

Le monde de la responsabilité, à l’inverse, m’oblige. C’est moi qui me suis trompée. J’ai cru que mon téléphone, parce qu’il était à moi, saine d’esprit et chroniqueuse au Temps, ne pouvait me livrer que des vérités. M’en remettre me prendra bien toute l’année. En 2019, contrairement à 1984, la liberté, ce ne sera pas l’esclavage.


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