Ceux qui pensaient que le coronavirus pourrait être le Tchernobyl du Parti communiste chinois en sont pour leurs frais. Comme en 2003 avec le SRAS, comme à chaque catastrophe naturelle, le pouvoir chinois sort au contraire renforcé par les épreuves. Cela s’explique par sa capacité de contrôle des crises et, plus encore, par leur mise en scène. Ou, pour le dire avec les mots du parti, grâce à une gestion «aux caractéristiques chinoises». C’est ainsi que Xi Jinping s’est rendu mardi à Wuhan avec ce message: la guerre contre le coronavirus est en passe d’être gagnée, le parti maîtrise la situation. Pékin anticipe quelque peu sur la réalité, mais deux raisons l’incitent à le faire: le besoin de relancer l’économie et la nécessité de façonner le récit de la crise à son avantage alors que le virus a gagné la planète entière. Après trois mois de diffusion, il est nécessaire d’articuler les étapes du Covid-19 en Chine. Car cela nous concerne.

La Chine ferait tout juste

Le premier temps est celui de l’ignorance. Depuis le SRAS, on sait qu’un nouveau coronavirus plus dangereux va émerger, ce n’est qu’une question de temps. La vigilance aurait dû prévaloir. Quand le Covid-19 est-il apparu? Dès novembre? A-t-on tardé à le détecter? Les scientifiques le diront dans quelques mois. Ce que l’on sait par contre, c’est que le coronavirus frappe à Wuhan début décembre (The Lancet parle d’un premier cas le 1er décembre). A partir de mi-décembre, des médecins de cette ville évoquent une pneumopathie atypique ressemblant au SRAS. Ils tentent d’alerter collègues et autorités. Ils seront réduits au silence, tout comme les réseaux sociaux. On entre alors dans un deuxième temps, celui de la négation. Il faut étouffer l’information. Fin décembre, des médecins constatent que le virus se transmet entre humains, mais les autorités démentent. Pékin informe toutefois l’OMS de l’existence d’un nouveau virus. Il faudra pourtant attendre le 21 janvier pour que le pouvoir, face à l’épidémie, admette publiquement la réalité. La Chine et le monde ont perdu trois à quatre semaines pour se prémunir. Il est trop tard.

Il s’agit de dissocier le coronavirus de la Chine, de «dé-siniser» le Covid-19

On entre alors dans le temps de la vérité des chiffres, ce qui représente un choc en Chine et qui, paradoxalement, alimente toutes les rumeurs et psychoses quant à l’ampleur réelle du virus. Presque simultanément, le parti s’engage dans le temps de l’action, de manière massive et brutale avec la mise en quarantaine de centaines de millions de personnes à l’échelle du pays. Si des critiques émergent individuellement sur la méthode, ces mesures sont collectivement acceptées. A quel coût? C’est une autre histoire. L’objectif du contrôle de la diffusion semble atteint au terme de six semaines de lutte. Et c’est le temps de l’exemplarité qui s’installe: la Chine ferait tout juste pour enrayer le mal, atteste l’OMS. Source du virus et principal foyer, la Chine semble avoir atteint le pic épidémique il y a une quinzaine de jours.

Un allié de poids: l’OMS

C’est à ce moment-là que l’ambassadeur chinois auprès de l’ONU à Genève, Chen Xu, recevait la presse pour célébrer le Nouvel An et annoncer la bonne nouvelle: depuis peu, disait-il, le nombre de nouveaux cas de coronavirus décroît; l’économie chinoise va rebondir; la victoire de la Chine est une victoire pour le monde; il ne faut pas parler d’un virus chinois; Pékin est prêt à aider les autres pays. C’est le début d’une vaste offensive diplomatique. On entre désormais dans le temps de l’écriture d’une histoire officielle. Plusieurs composantes nourrissent ce récit: d’abord mettre en doute l’idée même que le virus est «chinois» («ne viendrait-il pas des Etats-Unis?», «n’y a-t-il pas d’autres souches en Italie et en Iran?»). Il s’agit de dissocier le coronavirus de la Chine, de «dé-siniser» le Covid-19. Ensuite suggérer que, contre les épidémies, le système «chinois» est plus efficace que la démocratie «occidentale», et donc la supériorité du parti communiste. Enfin instaurer le scénario d’une Chine qui, forte de ses succès, vient en aide au reste du monde. C’est ce qui est en train de se produire en Italie où Pékin propose des appareils respiratoires dont il manquait… il y a encore trois semaines.

Pour avancer son agenda, Pékin peut compter sur un allié de poids: l’OMS. Les déclarations dithyrambiques de son directeur, Tedros Adhanom Ghebreyesus, font partie des principaux éléments de langage du pouvoir chinois. C’est au lendemain de l’intervention de Xi Jinping, une fois le gros de l’orage passé en Chine, que l’OMS déclare finalement le Covid-19 comme pandémie. Simple hasard? Cela s’inscrit parfaitement dans la séquence de Pékin, celle de la récolte des fruits politiques, celle du temps de la propagande. Un coup de maître.

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