«Le peuple albanais ne se bat que pour ce qui lui appartient: ces terres sont albanaises depuis toujours», répètent les guérilleros albanais du sud de la Serbie et de la Macédoine, tout comme l'expliquaient hier ceux de l'UÇK du Kosovo. «Grande Albanie»? Le mot est tabou. Il faudrait, selon l'écrivain Rexhep Qosja, lui-même originaire de Gusinje, au Monténégro, distinguer entre la «Grande Albanie» mythique, qui couvrirait la moitié, voire plus, des Balkans, et «l'Albanie ethnique», simple réunion des territoires où les Albanais sont aujourd'hui majoritaires – le Kosovo, quelques arpents du sud de la Serbie, l'ouest de la Macédoine et la frange orientale du Monténégro.

La Ligue de Prizren

L'histoire a dépecé l'aire de peuplement albanais. A la fin du XIXe et au début du XXe siècle, les nouveaux Etats chrétiens qui se libéraient de la domination ottomane, la Serbie, le Monténégro, la Grèce, ont fait main basse sur ces territoires, du fait du développement tardif du nationalisme albanais. Durant des siècles, le pouvoir impérial ottoman avait su trouver un modus vivendi avec les clans albanais, leur accordant une large autonomie en échange de leur fidélité.

Pendant la crise d'Orient de 1876-1878, les chefs de clans et les notables albanais se réunissent dans la ville de Prizren, au Kosovo, pour constituer une Ligue, reconnue comme la première manifestation du nationalisme albanais. La Ligue de Prizren se donne deux objectifs: assurer la défense de l'Empire, et obtenir en son sein un regroupement et une autonomie des territoires albanais.

La revendication est partiellement satisfaite, avec la création, en 1881, d'une province (vilayet) du Kosovo, regroupant le Kosovo, le Sandjak de Novi Pazar et une large part de la Macédoine. Les nationalistes actuels, à commencer par l'UÇK, se réfèrent en fait au cadre de ce vilayet lorsqu'ils évoquent le Kosovo. Bardhyl Mahmuti, longtemps porte-parole de l'UÇK en Europe occidentale, avait vivement dénoncé la conception «étriquée» du Kosovo qui serait celle de son adversaire Ibrahim Rugova, se référant uniquement à la province du Kosovo, définie dans le cadre de la Yougoslavie. Avant donc d'évoquer une hypothétique «Grande Albanie», voilà un «Grand Kosovo», qui pourrait se fonder sur ce précédent historique.

Pristina, une capitale

Les guerres balkaniques de 1912-1913 faillirent accorder aux Etats chrétiens l'ensemble des terres albanaises. Les grandes puissances décidèrent cependant, en 1913, de la création d'un royaume d'Albanie, sur un territoire équivalent à celui de l'actuelle République d'Albanie. Tandis que la Cameria – ou, pour les Grecs, l'Epire du sud – restait possession de la Grèce, le royaume de Serbie s'attribuait le Kosovo, à l'exception de la région de Pec et Decani, aux mains des Monténégrins, et une large part de la Macédoine, au peuplement partiellement albanais. Ces régions firent partie du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, créé en 1918. Résultat, près de la moitié des terres peuplées d'Albanais se trouvaient séparées de l'Etat d'Albanie, dont l'indépendance fut confirmée après la Première Guerre. Toutefois, ces régions n'étaient pas exclusivement peuplées d'Albanais: ces derniers cohabitaient avec des Serbes, des Monténégrins, des Macédoniens, des Roms et quelques autres.

Cette aire de peuplement albanais dans l'Etat qui allait devenir la Yougoslavie présentait des caractéristiques bien particulières, à commencer par un sous-développement global. Durant les «belles années» de l'autonomie du Kosovo, de 1974 à 1981, Pristina était devenue la vraie capitale de tous les Albanais de Yougoslavie. Avec son université, créée à partir de 1968, son Académie, sa télévision, ses journaux et ses maisons d'édition, la ville faisait même figure de centre culturel albanais, par comparaison avec Tirana, enfermée sous le régime stalinien d'Enver Hoxha. C'est à Pristina que se sont formées les actuelles élites albanaises de tout l'espace ex-yougoslave, et beaucoup de réseaux se sont constitués à l'université, où ont étudié et parfois enseigné aussi bien le maire de Presevo (Serbie), le physicien Rizah Halimi, que le dirigeant du Parti démocratique albanais de Macédoine, le philosophe Arben Xhaferi.

L'indépendance

La génération de l'autonomie, dont la figure la plus marquante n'est autre qu'Ibrahim Rugova, soutenait naturellement la revendication d'un Kosovo élevé au rang de république fédérée. Peu attirés par le modèle stalinien albanais, ces intellectuels pouvaient envisager un avenir au sein d'une Yougoslavie qui aurait été réformée. L'exaltation du nationalisme serbe par Slobodan Milosevic à partir de la fin des années 1980, l'aggravation de la répression, la suppression de l'autonomie de la province et, finalement, l'éclatement de la Yougoslavie socialiste amenèrent cette génération à évoluer vers l'objectif d'une république indépendante du Kosovo.

Vu de Belgrade, un Kosovo autonome aurait vocation à l'indépendance, et un Kosovo indépendant à devenir le pivot d'une future Albanie unifiée. Pourtant, les intellectuels qui formaient le premier cercle dirigeant de la Ligue démocratique du Kosovo (LDK) ont sincèrement cru à l'objectif d'un Kosovo indépendant et multiethnique pouvant même devenir un facteur clé de la stabilité régionale.

Face aux intellectuels groupés dans la LDK, l'UÇK a su s'imposer comme l'autre acteur déterminant de la scène politique albanaise du Kosovo. Schématiquement, si l'on peut dire que la LDK regroupe beaucoup d'enseignants des années 1970 et 1980 de l'Université de Pristina, l'UÇK s'est constituée à partir de leurs étudiants. Les manifestations violemment réprimées de 1981 marquèrent l'émergence d'une nouvelle génération politique, plus radicale et influencée par le marxisme-léninisme d'Albanie. Des groupuscules virent le jour, et l'un d'eux, le Mouvement populaire du Kosovo (LPK), donna naissance à l'UÇK.

Des guérillas

Les objectifs de l'UÇK ont toujours été de «libérer» le Kosovo «historique», en référence au cadre établi en 1881. Avant 1999, les leaders ont souvent évoqué l'ouverture de nouveaux fronts en Macédoine (la «zone 2», le Kosovo stricto sensu formant la «zone 1»), voire au Monténégro. Depuis l'instauration du protectorat international sur le Kosovo, en juin 1999, les dirigeants de l'UÇK et de son expression politique, le Parti démocratique du Kosovo (PDK) d'Ashim Thaçi, veillent à conserver un peu plus de prudence dans leurs discours publics, quitte à être critiqués par de petites formations plus radicales, comme le Mouvement populaire de libération nationale (LKCK). Intégrés à l'UÇK, les combattants se réclamant du LKCK étaient particulièrement influents dans la région de Llap, non loin des zones du sud de la Serbie où se développe la guérilla de l'UCPMB (l'armée de libération du Presevo, Bujanovac et Medvedja – les trois communes du sud de la Serbie majoritairement peuplées d'Albanais). Lors des élections d'octobre 2000, le LKCK avait rejoint la coalition pour l'Avenir du Kosovo, dirigée par un ancien commandant de l'UÇK, Ramush Haradinaj. La coalition a subi un net échec électoral, mais l'UCPMB se réclame du commandant Haradinaj et du LKCK.

Deux théories peuvent expliquer le développement des nouvelles guérillas albanaises, si l'on écarte l'hypothèse irénique d'une génération spontanée: soit elles procèdent d'une stratégie concertée, coordonnée par un «centre», soit il faut supposer que différents réseaux, tous issus de la nébuleuse des groupes clandestins, mènent des stratégies différentes, éventuellement contradictoires, pour occuper le premier rang dans la «lutte patriotique». L'UÇK de Macédoine et l'UCPMB opèrent dans des régions voisines et cherchent à établir entre elles une jonction. A l'inverse, l'éclatement politique de l'UÇK du Kosovo, depuis la fin de la guerre, s'est soldé par l'émergence de plusieurs réseaux, tous également riches en armes et en argent. Des hommes comme le commandant Haradinaj pourraient, par exemple, jouer une stratégie personnelle de leadership. Ces groupes militaro-politiques entretiennent des relations avec les réseaux mafieux, pour qui le sud de la Serbie et la Macédoine constituent une région cruciale sur la «route turque» des stupéfiants.

Les alliances

Le PDK d'Ashim Thaçi, qui se pose en héritier de l'UÇK, est pourtant obligé de rebondir après le désaveu des électeurs lors des municipales du 28 octobre au Kosovo. On sait qu'Ashim Thaçi a rencontré récemment Sali Berisha, l'ancien président albanais. Ce sont deux hommes nationalistes exaltés mais pas du même bord. Sali Berisha avait ouvertement passé alliance, en 1998, avec les Forces armées de la République du Kosovo (FARK), financées par Bujar Bukoshi, le «premier ministre en exil» d'Ibrahim Rugova, pour tenter de faire pièce à l'UÇK, contrôlée par les réseaux «envéristes» toujours influents à l'ombre de l'actuel pouvoir socialiste d'Albanie. La tentative fit long feu, mais deux réseaux fort puissants font sentir leur présence: celui de l'ancienne police politique communiste d'Albanie, la Sigurimi, dont les agents, notamment ceux basés à l'ouest, ont directement contribué à la formation de l'UÇK, et les services secrets de Sali Berisha, le SHIK, dont nombre de cadres n'ont pas renoncé à jouer leur partition, malgré l'éviction du pouvoir de leur mentor.

Tirana muette

Le gouvernement actuel d'Albanie professe un sage réalisme, dicté en partie par son besoin de soutien international. Joue-t-il double jeu, certains hommes clés du pouvoir socialiste conservant en sous-main des liens étroits avec Ashim Thaçi et la nébuleuse de l'UÇK? La perspective des élections législatives, prévues pour le printemps, peut réveiller les appétits, mais c'est pourtant dans ce pays que le thème de la Grande Albanie a le moins d'échos.

La confrontation entre un axe de «gauche» réunissant les héritiers de l'envérisme, c'est-à-dire l'actuel gouvernement albanais et l'UÇK, et un axe de droite avec Ibrahim Rugova, Bujar Bukoshi et Sali Berisha, ne doit pas masquer la pulvérisation politique et la lutte ouverte entre de multiples sous-clans, prêts à passer entre eux toutes les alliances comme à commettre toutes les trahisons. Aujourd'hui, les riches diasporas, notamment en Suisse et en Allemagne – c'est là que se trouvent les ressources financières indispensables pour mener le combat patriotique – restent contrôlées par la nébuleuse UÇK. La «cause nationale» s'entremêle de plus dangereusement avec les intérêts mafieux.

Un homme parvenait à réaliser la synthèse des différents courants politiques et aussi des intérêts mafieux concurrents, Arben Xhaferi, président du Parti démocratique albanais de Macédoine (PDSh). Lui seul se faisait entendre des deux ailes opposées du nationalisme albanais, mais il serait malade et la lutte pour sa succession a peut-être déjà commencé.

La disparition annoncée du «vieux sage» de Tetovo risque de réveiller tous les appétits, alors que le Kosovo semble s'enliser. Près de deux ans après l'instauration du protectorat international, la situation ne peut guère évoluer, sauf à forcer le destin et pousser les troupes internationales à quitter la province. Les soldats de l'OTAN ont été accueillis en alliés et protecteurs au Kosovo, mais certains groupes extrémistes poussent l'opinion albanaise à les regarder désormais comme des «forces d'occupation». Une détérioration de la situation en Macédoine et dans le sud de la Serbie, qui amènerait les troupes internationales à intervenir violemment contre les combattants albanais pourrait généraliser ce revirement de l'opinion. Certains stratèges de l'UÇK ont-ils planifié une stratégie en deux temps: amener tout d'abord les troupes de l'OTAN à intervenir en leur faveur, pour les pousser ensuite à quitter un Kosovo qui deviendrait, de ce fait, le champ clos des groupes albanais les plus extrémistes? La communauté internationale est encore bien loin de vouloir abandonner le Kosovo à lui-même, mais nul ne saurait prévoir les conséquences régionales de la «Grande Guerre» qui se prépare peut-être dans les montagnes de Macédoine et du sud de la Serbie.

L'OTAN indésirable

Les réactions retenues des nouvelles autorités yougoslaves et du gouvernement macédonien constituent aujourd'hui les plus sûrs atouts en faveur d'une résolution de la crise. Le camp des «modérés» albanais, Ibrahim Rugova, reste par contre silencieux. En fait, ce sont bien ces modérés qui font, figure de grands perdants: l'extrémisme et la violence ont balayé leur projet de Kosovo démocratique, et depuis longtemps, ils n'ont plus aucune maîtrise sur le cours des événements. Les partisans de la guerre, étroitement liés aux intérêts mafieux, sont décidés à imposer par la force une modification radicale des frontières. Du tourbillon de la guerre, naîtra peut-être la Grande Albanie rêvée par certains et, du moins, l'instabilité chronique de la région offrira le meilleur terreau possible aux mafias.

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