Durant une heure, vendredi, j’ai écouté Jean-Luc Mélenchon. Il était invité à livrer sa lecture du «peuple» dans un festival de journalisme du sud-ouest de la France, à Couthures-sur-Garonne, organisé par Le Monde et dont Le Temps est partenaire. Il a commencé par rappeler d’où il venait: «Nous autres les pieds noirs… comme disait mon grand-père… comme faisait ma mémé…» Précisé où il se situait intellectuellement: «J’appartiens à l’école philosophique du matérialisme historique», comprenez que le peuple «c’est le prolétariat». Ou plutôt c’était. Aujourd’hui, «le peuple est défini par sa capacité d’accéder à des biens matériels mis en réseau dans un cadre urbain et capitaliste». Les conditions matérielles ont changé, le nombre d’humains a explosé, l’histoire s’est accélérée, les réponses collectives se sont adaptées. Il a ajouté: «le peuple de gauche n’existe pas». Ou encore: «le peuple est une pensée en construction».

Durant une heure, le candidat à la présidence française a répondu aux questions des journalistes et du public avec bagout et mépris, esprit et humour, en bretteur du verbe, bateleur des foules, sautant du coq à l’âne, passant de l’Amérique latine aux prêtres de l’Egypte ancienne, des «gilets jaunes» à 1789, de la victoire des Confédérés sur le duc de Bourgogne au sort de l’Afrique et, quand il a affirmé son droit à critiquer la presse (une journaliste l’avait interpellé sur sa présence dans ce festival, lui qui affiche régulièrement sa haine des médias), le public l’a chaleureusement applaudi.

On s’était laissé bercer

Le dirigeant de la France insoumise a été «un bon client» comme on dit dans le jargon. Il a failli déraper lorsqu’il a opposé les «sociétés latines», «comme nous», «comme Rome», «universalistes», «centralisées», «ceux qui vivent en deçà des limes» et «ceux qui vivent au-delà», «les hordes», «les tribus», ceux qui écrivent «Dem deutsche Volke» sur leur Reichstag, ces «germains» qui pensent en «droit du sang». Mais ce n’était pas méchant. Juste une saillie, une fulgurance intellectuelle, des références surgissant d’un inconscient collectif.

Après une heure de causerie sous cette tente, au bord de la Garonne, le public était satisfait. L’orateur dédicaçait des livres, des admirateurs en redemandaient d’anecdotes. On avait passé un bon moment. On s’était laissé bercer. Du «peuple» de Mélenchon on n’avait rien appris, de ses idées pour la France non plus. Ce n’était pas une réunion politique. On avait simplement participé à un exercice collectif de pure réflexion, de culture, d’échange intellectuel, brassé de grandes idées, de belles ambitions, traversé les siècles et ri de quelques piques politiciennes.

Puis l’espace s’est vidé

Alors que le public suivait Jean-Luc Mélenchon vers la sortie, la tente a fait place à un débat consacré à la «démocratie participative». L’espace s’est vidé. L’historien Gérard Noiriel, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, a alors pu constater: «C’est le problème de la démocratie participative, tout le monde en parle mais quand il faut en débattre le trois quarts des gens s’en vont.» Cette démocratie directe, ont reconnu les panélistes, a ses contraintes. C’est concret, c’est local, c’est débattre en écoutant l’autre, c’est fixer des limites. Un auditeur du Tarn a expliqué comment le «conseil de quartier» instauré par sa commune, avec obligation de participation pour l’opposition, s’est transformé en «chambre d’écho» pour le maire. «Pour que cela fonctionne, a conclu Gérard Noiriel, il faut non seulement une volonté politique, mais aussi une culture politique». Cette culture qu’on connaît bien en Suisse, locale, concrète, comptable, limitée et, oui, parfois fort ennuyeuse. Tout le contraire de Mélenchon.

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