La Suisse a été dès l'origine un pays de transit et d'émigration. Logée sur le col du Gothard, en surplomb du Rhin, entre Allemagne et Italie, elle voit très tôt passer les marchands et, rêvant de les suivre, envoie ses fils chercher fortune ailleurs, en terre étrangère. Et comment en serait-il autrement? Pour qui désire améliorer quelque peu son quotidien en dénichant de nouvelles terres ou de nouveaux emplois, elle présente un territoire trop étriqué et des villes trop modestes. Changer de vie exige de la fuir.

Un métier attend les premiers Confédérés: celui des armes. Les souverains de l'époque engagent à tour de bras, et sans réticence aucune, les soldats étrangers. L'idée d'armée nationale ne commencera à s'imposer qu'après les révolutions américaine et française. Un premier corps permanent au service de la France (les futurs «Cent Suisses») est constitué en 1478 par Louis XI. En 1505, le pape Jules II demande à la Diète la permission de recruter 200 soldats. Une tradition est née.

Dans cette nouvelle occupation, les Suisses vont exceller. Classés parmi les meilleurs soldats – et officiers – du continent, ils seront des siècles durant un million à s'expatrier, à servir tous les princes, à livrer toutes les batailles, pour le meilleur et pour le pire. L'un d'entre eux, Karl Josef Anton Leodegard von Bachmann, défendra son roi, Louis XVI, jusqu'au bout dans la tourmente révolutionnaire, ce qui lui vaudra d'être jugé coupable de la résistance du palais des Tuileries et guillotiné le 3 septembre 1792. Un autre, Henri Bouquet, de Rolle, se distinguera outre-Atlantique comme précurseur de la guerre biologique en faisant distribuer aux populations amérindiennes, durant sa campagne contre le chef de guerre des Outaouais, Pontiac, en 1764, des couvertures imprégnées de variole.

L'émigration militaire a marqué l'histoire de la Confédération, et de l'Occident, mais elle n'a pas été la seule, loin s'en faut. Les Suisses ont essaimé pour exercer toutes les professions, des plus prestigieuses aux plus humbles, conseillers des princes et bergers, gouverneurs et métayers, savants et ramoneurs. Certains sont restés dans les mémoires comme des individus hors du commun, à l'instar de nombreux artistes, de l'écrivain Germaine de Staël tenant salon à Paris à l'architecte Charles Edouard Jeanneret (plus connu sous le nom de Le Corbusier) révolutionnant son métier aux quatre coins de la planète. D'autres sont passés dans l'histoire comme membres d'un groupe, tels les «comacini», ces ouvriers du bâtiment italophones qui ont couvert l'Europe d'églises et de palais, et donné au Kremlin sa principale tour.

Au début, le phénomène est essentiellement masculin. Mais, dès la seconde moitié du XVIIe siècle, il s'élargit à des groupes familiaux, notamment des paysans désireux de profiter de l'élargissement du monde pour conquérir de nouvelles terres. Certains partent pour l'est de l'Europe, où ils vont donner à l'un de leurs fromages, le Tilsit, le nom d'une de leurs villes d'adoption (aujourd'hui Sovietsk). Beaucoup gagnent l'Amérique – à commencer par les possessions britanniques qui s'avèrent les plus ouvertes – et créent toutes sortes de localités dont les noms gardent aujourd'hui encore, bien souvent, des résonances helvétiques, de Berne à Vevay (sic), en passant par Grütli et Tell City (dans l'Indiana).

Le XXe siècle mettra à rude épreuve les Suisses de l'étranger. Beaucoup d'entre eux ont subi de plein fouet la révolution bolchevique, la Seconde Guerre mondiale et la décolonisation, et dû revenir précipitamment au pays. Mais leurs déboires n'ont guère eu d'effets dissuasifs. Depuis 1964, le chiffre des partants est redevenu supérieur à celui des rentrants. Avant d'exploser.

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