Caserne de Birmensdorf, à une dizaine de kilomètres au sud-ouest de Zurich. Des places de tir situées dans le vallon voisin du Reppischtal parvient le crépitement d’une mitrailleuse lourde couvrant de longues rafales de fusil d’assaut. L’infanterie s’entraîne, constate Rudolf Jaun, professeur d’histoire militaire à l’Académie militaire de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, la Milak, qui a ses locaux au sein même de la caserne.

On est à quelques semaines de la votation sur l’initiative qui réclame la fin d’une tradition soi-disant séculaire, celle qui veut que tout soldat incorporé dans l’armée conserve son arme à la maison entre ses périodes de service.

On touche là un mythe, celui de la nation en armes, de la symbiose entre le peuple – masculin, précisons – et son armée. Un mythe qui permettait au gouvernement de proclamer encore très sérieusement, dans les années 1980, à propos de l’initiative du GSSA, que la Suisse n’avait pas d’armée, parce qu’elle était une armée.

A quand remonte donc la tradition de l’arme à la maison? Le regard tranquille derrière ses lunettes, Rudolf Jaun détrompe tout de suite son interlocuteur: «Pas avant le début du XVIIIe siècle.» Plus loin dans le temps, les analogies ne tiennent plus, les troupes mercenaires jouaient un rôle trop important, y compris à l’intérieur même de l’ancienne Confédération, pour qu’on puisse reconnaître la préfiguration de ce qui allait devenir un trait marquant de l’organisation militaire suisse.

Avec une exception peut-être, que relève la médiéviste Catherine Santschi, archiviste d’Etat honoraire: l’Escalade de Genève, cette victoire sur les troupes du duc de Savoie qui ont attaqué la ville dans la nuit du 11 au 12 décembre 1602. «Ce n’est pas la Mère Royaume et sa marmite de soupe qui ont protégé Genève, mais le fait que les citoyens avaient tous leur arme à la maison. Ils se sont levés en pleine nuit et ont pu se battre immédiatement. S’ils avaient dû passer par l’arsenal, la bataille aurait tourné différemment.» Catherine Santschi prépare d’ailleurs une monographie sur un aristocrate vaudois désargenté, Sébastien de Senarclens, qui tentait de monnayer ses services de capitaine à la cour de Louis XIV et dont elle a retrouvé le journal intime. Son sujet l’a amené à s’intéresser aux mercenaires. «Au XVe siècle, dit-elle, les Suisses passaient pour la force militaire la plus redoutable d’Europe, farouche, disciplinée et ne faisant pas de prisonniers». Or c’est précisément avec l’apparition des armes à feu que la présence de Suisses sur tous les champs de bataille d’Europe va diminuer: leurs carrés hérissés de piques ou de hallebardes ne font plus la différence face à des adversaires armés de fusils.

Nous voilà donc aux premières années du XVIIIe siècle. Le canton de Berne se sent menacé par Louis XIV, qui vient d’envahir la Franche-Comté et convoite Neuchâtel. Leurs Excellences décident d’armer les paysans. Et obligent pour cela tout homme voulant se marier à posséder un uniforme et une arme, qu’il faut présenter à l’officier d’état civil pour que l’union soit valable. C’est le premier règlement en Suisse, analyse Rudolf Jaun, qui lie deux aspects caractéristiques de ce qui va perdurer jusqu’à nos jours comme la base de toute l’organisation militaire en Suisse, ce qui va en faire aussi sa profonde originalité dans toute l’Europe: des soldats de milice détenant arme et uniforme chez eux.

Lucerne, de son côté, met dès le XVIe siècle en place un système original. Dans ce canton catholique, qui ne cesse d’ailleurs dès la Réforme de se battre contre les protestants bernois, l’historien des armes Jürg Meier, conservateur du Musée de Grandson, explique que l’obligation de posséder une arme n’était pas liée au mariage mais à la propriété foncière. Toute maison se devait d’abriter une arme, laquelle ne pouvait ni être vendue, ni gagée, ni prêtée. Sauf si la demeure qui lui était liée était elle-même vendue – dans ce cas l’arme revenait au nouveau propriétaire.

A cette époque, l’arme à feu n’est pas fournie par le canton, elle doit être acquise à titre privé. Elle suppose que le soldat ait les moyens de se l’offrir. De manière générale d’ailleurs, dans l’ancienne Confédération, l’armée est l’affaire des cantons riches, note Rudolf Jaun: Berne, Zurich, Bâle, Soleure, qui ont les moyens de s’offrir des troupes. Contrairement à beaucoup d’idées reçues, les petits cantons de Suisse centrale ne sont pas de gros contributeurs à l’effort de guerre des Confédérés.

Et même dans les cantons riches, c’est la qualité des armes privées qui va constamment poser problème: les fusils sont parfois rudimentaires, imprécis, et les munitions varient de l’un à l’autre. Raison pour laquelle, après avoir en vain tenté de légiférer sur la qualité des armes, ces cantons vont se résoudre à les distribuer eux-mêmes.

De fait, ce n’est guère qu’après 1815 qu’ils financent eux-mêmes, par l’impôt, l’acquisition de l’arme des soldats. Une évolution que parachèvent la Constitution de 1874 et la nouvelle organisation militaire: l’équipement des militaires sera désormais gratuit. Avec une concession à l’ancien régime, puisque la Constitution elle-même prévoit que l’arme reste aux mains du soldat, ce qui semblait naturel puisque les soldats l’avaient auparavant acquise eux-mêmes.

Les hommes possèdent donc une arme et s’adonnent au tir. Durant le XIXe siècle, les sociétés de tir et l’organisation régulière des fameux tirs fédéraux vont être, à côté des activités qui se déploient au sein des sociétés de gymnastique et de chant, des vecteurs non négligeables des idées démocratiques nouvelles, libérales puis radicales.

C’est aussi l’époque où la jeune Confédération doit se construire une identité, et quelques mythes fondateurs, la plupart belliqueux. L’historien Peter Hug en sait quelque chose. A Berne, il habite le quartier nord, près du Stade de Suisse, érigé au tournant du XXe siècle. On y trouve la rue des Armes, la rue de la Cible, la rue Militaire, la rue Guillaume Tell, la rue de la Caserne et la sienne, la rue du Grütli. «Tout cela correspondait à une époque, et aujourd’hui, nous en vivons une autre, s’exclame celui qui, pour le Parti socialiste dont il est le secrétaire international, a participé à la rédaction du texte de l’initiative pour la protection contre la violence des armes. «Le mythe des citoyens en armes a été utile lorsque l’Etat central était encore faible et que l’armée nationale n’en était qu’à ses débuts, avec un budget ridicule, estime-t-il. Elle n’avait même pas de quoi fournir des chaussettes à ses soldats et avait institué des comités de femmes bénévoles pour les tricoter.»

Le mythe a pourtant fait son chemin et permis au général Guisan de déclarer, dans son discours aux officiers rassemblés sur la prairie du Grütli le 25 juillet 1940, que la vraie qualité du soldat suisse est d’être un excellent tireur. Une image qui puise dans la légende de Guillaume Tell et de son trait libérateur décoché au-dessus de la tête de son propre fils.

Autre guerre mondiale et autre épisode qui semble fonder le mythe de cette Suisse amoureuse de ses armes. En 1915, la Confédération imprime une carte postale pour soutenir le moral de la population. On y voit le Kaiser Guillaume II qui assiste, fin 1912, à des manœuvres militaires en Suisse orientale. Il est impressionné par la précision des tireurs qui font mouche à 300 mètres mais interpelle l’un d’eux avec l’arrogance de ses origines impériales. «Vous tirez bien et vous avez 250 000 hommes. Mais que ferez-vous si je vous envoie mon armée de 500 000 hommes?» Fier et modeste, le Suisse répond au Kaiser sans ciller: «Nous tirerons deux fois.»

Il n’empêche, après 1874, l’armée fédérale va adopter les préceptes en vigueur à l’époque: la victoire, disait-on, appartient à celui qui peut aligner le plus d’hommes. L’obligation de servir imposée à tous sur une longue période permet à la Suisse de disposer d’effectifs proportionnellement très importants. Le pays en armes rassemblant jeunes et moins jeunes sous les drapeaux – pas les femmes, il est vrai – n’est pas qu’un mythe, observe Rudolf Jaun, c’est une réalité.

Une réalité presque sacrée, qui semble avoir transcendé les clivages politiques. Les socialistes créent ainsi leurs propres sociétés de tir, et les observateurs étrangers peinent à comprendre que, lors de la grève générale de 1918, les ouvriers n’aient pas cherché à utiliser les armes que la Confédération leur avait remises.

Le soldat suisse ramène donc son fusil à la maison. Mais pas encore les cartouches. Celles-ci ne sont remises qu’à partir des années 1890 et à certaines troupes seulement, celles qui étaient chargées de surveiller les frontières. Tout de suite, des problèmes surgissent, les mêmes que ceux auxquels aujourd’hui l’initiative veut apporter un remède: suicides, actes de violence, accidents. Dès lors, après cinq ans, cette pratique est abandonnée, y compris lors de la mobilisation de 1914-1918.

Elle n’a été rétablie, et cette fois pour toute l’armée, qu’en 1940, le commandement de l’armée ayant pris conscience que les chars de la Wehrmacht risquaient d’envahir le Plateau suisse avant même que tous les soldats puissent rejoindre leur place de mobilisation.

En 1945, le général Guisan juge que les cartouches doivent cesser d’être remises aux soldats. Ce n’est qu’au moment de la guerre de Corée que la munition sera à nouveau ramenée à la maison jusqu’à ce que, ces toutes dernières années, la législation militaire ne mette un terme à ce qui n’était pas, après tout, une longue tradition.

Après les cartouches, l’arme sera-t-elle retirée des foyers? Militairement parlant, constate Rudolf Jaun, aucune nécessité ne justifie plus que les soldats détiennent leur fusil à la maison. Le concept de mobilisation a complètement changé. Le militaire, l’arme en bandoulière, qui va rejoindre en 24 heures son unité camouflée dans un village, c’est fini. Le temps où les affiches de mobilisation étaient entreposées dans toutes les gares du pays, prêtes à être placardées, c’est terminé aussi.

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