Opinion

Pour une humanité de consommateurs de vie plus éclairés

OPINION. Il n’y a pas de salut à espérer pour notre système consumériste dans une croissance continue. C’est parfaitement illusoire sur une planète unique aux ressources finies, estime le biologiste Michel P. Blanc. Des solutions existent pourtant pour consommer différemment

Chaque jour nous apporte son lot d’évidences scientifiques convergentes illustrant les atteintes irrémédiables à la biosphère depuis l’avènement de l’anthropocène. En effet, nul ne peut honnêtement l’ignorer, la situation est désastreuse sur les fronts du climat, de l’environnement et de la sécurité alimentaire. Nous sommes donc exposés à une cacophonie de survivalistes, catastrophistes, collapsologues, idéalistes, utopistes, sans vraie considération pour l’éventualité d’une succession d’étapes. C’est pourtant ce que l’on peut proposer aujourd’hui: réconcilier les voix qui préparent l’avenir et celles qui ont intégré l’inéluctable effondrement préalable.

Le futur proche nous promet des déplacements de populations majeurs, en raison de l’absence de perspectives dans un monde de plus en plus polarisé par l’épuisement ou le détournement des ressources (eau, sols, pêche), par la corruption, les dictatures et les mensonges du populisme qui s’en nourrissent. Car enfin, de quel droit refuser aux peuples défavorisés l’aspiration à notre qualité de vie occidentale, quand celle-ci a justement été bâtie sur l’exploitation des ressources du Sud? Dans un monde progressivement fragilisé, un rien suffira pour que s’effondre un système profondément déséquilibré.

Modèle capitaliste en question

En parallèle, l’inertie actuelle s’explique aisément: aucun de nous n’est prêt à remettre fondamentalement en question ses qualité et quantité de vie. Au-delà de nos comportements au quotidien, nous cautionnons passivement l’action des lobbys soutenant les fondements de notre bien-être, comme nos emplois, notre pouvoir d’achat, le rendement de nos placements, les investissements de nos caisses de pension et la limitation de notre charge fiscale. Soyons lucides, le redressement nécessaire n’est pas à la portée de notre volonté: les objectifs de l’ONU en matière de sécurité alimentaire, de santé publique et de contrôle climatique n’ont aucune chance d’être atteints. Les atermoiements des parlements occidentaux, nos propres élus, dominent le débat malgré une soudaine prise de conscience populaire. Il s’agit là simplement du reflet de notre incapacité à gérer l’opposition entre l’intérêt général et nos intérêts particuliers.

De quel droit refuser aux peuples défavorisés l’aspiration à notre qualité de vie, quand celle-ci a justement été bâtie sur l’exploitation des ressources du Sud?

Le modèle capitaliste au pouvoir ne connaissant d’ailleurs que la production et le remplacement de biens de consommation, comment pourrait-il en aller autrement? Pas de salut à espérer pour ce système consumériste dans une croissance continue – parfaitement illusoire sur une planète unique aux ressources finies. Par ailleurs, s’il faut soutenir les développements technologiques, le décalage temporel entre le déploiement de leurs effets positifs et les défis immédiats de la biosphère ne nous épargnera pas l’«apocalypse joyeuse» néolibérale chère à Jean-Baptiste Fressoz. Inutile de compter sur l’appui de la finance mondiale, esclave des schémas qui ont fait son succès jusqu’alors: Einstein ne disait-il pas qu’on ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré?

Alors quoi? L’humanité est-elle condamnée à plonger dans un gouffre sans lendemain? Non. Voyons plus loin! Il est grand temps de mettre à profit l’abondance de notre quotidien pour encourager deux axes majeurs pour après-demain.

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Rééducation à l’empathie

D’abord, les outils d’une économie circulaire de partage, qui doit s’accompagner d’une rééducation à l’empathie et au lien social. Le revenu minimum universel s’y intégrera naturellement. Ensuite, soutenons le développement de solutions technologiques pour une gestion efficiente de l’énergie, dégrisés du feu d’artifice de connectivité désincarnée que l’on nous vend aujourd’hui. A nous la responsabilité, maintenant, de porter les jeunes générations à préparer la renaissance, ou celle que vivront leurs enfants, en accompagnant leur mouvement de sortie de nos schémas. Cette renégociation des valeurs nous invitera à nous réapproprier l’usage des objets, à contrôler une mobilité excessive, à repenser nos choix alimentaires, pour n’évoquer que quelques pistes. L'association Swiss Youth for Climate, parmi d’autres, s’en est fait l’écho le 4 mars dans ces colonnes.

Notre défi n’est donc rien moins que de préparer l’après-demain d’une humanité de consommateurs de vie plus éclairés. C’est peut-être ainsi que nos descendants échapperont au destin des indigènes de l’île de Pâques au XXe siècle, conduits à la disparition par épuisement des ressources d’un biotope fini.

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