éditorial

Une idée erronée

Le salaire minimum de 4000 francs proposé par l’Union syndicale suisse déresponsabiliserait les partenaires sociaux tout en rigidifiant le cadre libéral qui a fait le succès du marché du travail suisse

Editorial

Erronée

Faut-il introduire en Suisse un salaire minimum à 22 francs de l’heure, ce qui équivaut, pour un horaire de 42 heures hebdomadaires, à 4000 francs par mois et à 4700 francs si on l’applique aux 50 heures usuelles dans l’agriculture? Par tradition, dans ce pays, on préfère laisser aux partenaires sociaux le soin de fixer les minima salariaux, selon les branches et les situations locales. A lire le Conseil fédéral, moins de 10% des salariés suisses sont rémunérés à un taux inférieur à celui prévu par l’initiative de l’Union syndicale suisse; une très grande majorité étant concentrée dans des secteurs à faible valeur ajoutée (hôtellerie, agriculture, vente, coiffure). Si, dans les faits, ce «smic» helvétique concerne peu de salariés à plein-temps, son niveau introduit une rigidité dont les effets économiques sont connus. Très élevé en comparaison internationale, ce qui est le cas du taux horaire proposé, il deviendrait assez vite la norme pour les salaires proches du seuil légal (l’expérience française l’atteste) et accélérerait le processus d’exclusion des travailleurs par une robotisation accrue ou le recours à des temps de travail partiels et des contrats à durée déterminée. C’est précisément pour éviter cette dérive pernicieuse que le futur salaire minimum allemand, de même que les planchers américain et britannique, se situe à moins de la moitié du salaire médian, alors que le smic français atteint les 60% et la proposition de l’USS… 64%.

En outre, si le texte prévoit des dérogations pour les jeunes en formation, l’intégration dans le monde du travail deviendrait plus difficile, pour ne pas dire quasi impossible, pour des employés sans qualification ou peu productifs. Or, ici aussi, la Suisse, par sa grande diversité et son pragmatisme, parvient plutôt bien à contenir la montée de la précarité, même si personne ne peut nier que des revenus trop bas constituent une forme d’indécence sociale. La pratique montre que la lutte contre la pauvreté et l’exclusion exige des instruments ciblés et mieux adaptés aux réalités d’une société diverse et complexe.

Enfin, le salaire minimum tel que proposé déresponsabilise une fois de plus les partenaires sociaux, leur ôtant un élément matériel du dialogue social, tout en rigidifiant un cadre économique libéral qui a déjà perdu beaucoup de son attractivité après l’acceptation de la réglementation sur les rémunérations abusives et l’initiative de l’UDC sur l’immigration.

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