Une proposition d’initiative populaire vient d’être déposée à la Chancellerie fédérale pour accorder à chacun un revenu minimal versé par l’Etat. Comme il s’agit à ce stade d’en introduire le principe dans la Constitution, ses partisans n’ont pas précisé les détails dont le diable fait normalement ses délices. Qui seront les ayants droit d’une rente devant s’élever, selon certains, à 30’000 frs par an? Les enfants toucheront-ils moins? Se limitera-t-on aux Suisses? Aux résidents de longue date? Ira-t-on jusqu’aux immigrants récents au risque d’attirer une masse d’Européens – profiteurs ou malheureux – alléchés par une telle manne? Bref, une accumulation d’obstacles pratiques qui voue cette tentative à un échec quasi certain.

L’idée de base, cependant, n’apparaît pas aussi farfelue en théorie qu’elle ne l’est en réalité. Imaginez une économie où personne ne travaillerait pour produire car les robots, possédés par des capitalistes, y feraient tout. Les propriétaires devraient alors bien transférer une partie de leurs revenus aux consommateurs – supposés prolétaires – sinon ils ne vendraient rien ou très peu. C’est que l’économie n’est qu’un circuit où les marchandises produites par les uns s’échangent contre celles fabriquées par les autres, comme le disait déjà Jean-Baptiste Say au début du XIXe siècle. En l’absence de robots omnipotents cependant, le niveau de la production est avant tout dicté par le volume de travail que les agents sont prêts à fournir contre une rémunération qui leur permettra d’acquérir les biens et services produits par d’autres, bouclant ainsi le circuit des échanges.

Et ce volume de travail offert résulte d’un calcul très simple, du moins pour les économistes qui partent d’une idée somme toute assez banale. Pour eux, tout individu tire une certaine satisfaction de l’usage des biens et services qu’il achète et il est d’autant plus content qu’il est plus aisé. Ils supposent en outre – sans doute à juste titre – que plus sa capacité d’achat est forte, plus ce quidam sera difficile à contenter, chaque franc gagné en plus le satisfaisant de moins en moins. Si une augmentation de 500 frs réjouira un ouvrier payé 5000 frs par mois, un «100’000 frs mensuels» visé par M. Hollande ne s’en apercevra même pas. D’un autre côté, tout travailleur souffre pour acquérir son salaire depuis que, chassé du paradis terrestre, il doit gagner son pain à la sueur de son front ou, en termes plus modernes, à la pointe de ses nerfs. Toute tâche est pénible; elle l’est d’autant plus qu’elle perdure et, contrairement à la satisfaction tirée de la consommation, le surplus de peine grandit avec le temps passé au labeur.

Ainsi, plus un individu travaille, plus il gagne et plus il est satisfait, mais son plaisir augmente de moins en moins. Par ailleurs, plus il travaille, plus il souffre et sa peine grandit de plus belle. Dès que ce surcroît de peine dépasse le gain de satisfaction tiré d’un revenu accru, il n’aura pas intérêt à travailler plus longtemps. Dans nos sociétés certes, et sauf pour les cas d’extrême indépendance comme une femme de ménage ou un chroniqueur au Temps, les contraintes sociales et légales limitent ce choix pour l’individu, mais certainement pas pour l’économie tout entière. C’est bien parce que la pénibilité du travail est devenue de plus en plus insupportable face aux hausses de salaires rendues possibles par une amélioration constante de la productivité que, depuis plus d’un siècle maintenant, la durée annuelle du travail a régulièrement diminué dans les économies développées. Oh! Cela ne s’est pas fait tout seul et l’action des syndicats a très certainement permis d’accélérer ce processus, surtout en son début, dans un marché du travail essentiellement asymétrique.

Dans ces conditions, instaurer un revenu minimal aurait à long terme des suites non négligeables. Une partie des bénéficiaires décideraient de ne plus travailler autant puisqu’ils pourraient ainsi réduire la peine inhérente au travail sans sacrifier leur consommation. Il s’agirait sans doute essentiellement des femmes décidant de rester au foyer, surtout celles qui sont forcées de travailler pour pouvoir boucler les comptes du ménage. Cette diminution globale de l’offre de travail pour les revenus les plus bas ne pourrait très probablement pas être compensée par une augmentation correspondante du côté des plus aisés. Certains de ceux-ci, surtout du côté des indépendants, seraient certes incités à le faire afin de maintenir leur niveau de satisfaction en gardant constant un revenu disponible érodé dorénavant d’impôts supplémentaires pour payer la charge du transfert. Mais si la hausse d’impôts était trop forte – les initiants eux-mêmes parlent d’un doublement de la fiscalité en Suisse –, les «riches» pourraient bien se mettre à préférer plus de loisirs à plus de travail, un phénomène connu sous le nom de courbe de Laffer, ou plus simplement fuir à l’étranger.

Ainsi, l’impact final est quasi impossible à estimer, mais il pourrait fort bien être négatif. L’offre de travail serait globalement réduite, d’où baisse du PIB par tête sauf forte augmentation de la productivité, ce qui est loin d’être garanti. En outre, la distribution automatique d’un revenu à ceux qui n’en auraient pas besoin risquerait d’être mal perçue par des contribuables déjà fortement mis à contribution. Dans ce domaine, la proposition de Milton Friedman, le Prix Nobel bien connu, d’instaurer un impôt négatif pour les revenus les plus bas semble nettement plus raisonnable. Après avoir permis à chacun de déduire, mettons, 30’000 frs, de sa feuille d’impôt, l’Etat verserait à tout contribuable dont le revenu imposable serait ainsi devenu négatif la somme nécessaire pour le sortir des chiffres rouges. Par exemple, un individu recevrait 30’000 frs de l’Etat si son revenu initial était nul et celui qui gagnerait 40’000 frs l’an ne serait imposé que sur 10’000.

En bon libéral quasi libertaire, Uncle Miltie, comme on l’appelait à l’Université de Chicago, voulait ainsi simplifier la façon de redistribuer le revenu, en supprimant toutes déductions fiscales et toutes subventions dites sociales, l’assurance chômage et la sécurité sociale. Il s’en remettait en fait à la responsabilité pleine et entière de chacun, ce qui est peut-être beaucoup demander dans nos sociétés complexes. Sa proposition, tout comme celle du revenu universel, a toutefois le mérite de faire réfléchir sur la façon de tisser au mieux le filet de sécurité globale nécessaire à toute société.

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