Internet est une jungle. Avec tous les éléments de l’original: un environnement fascinant, frénétique et rempli de vie, habité de créatures colorées et de prédateurs sans merci. Encore balbutiant il y a peu, le grouillant monde digital s’est étendu de manière exponentielle, jusqu’à prendre une place prépondérante dans nos vies. Comment télétravailler sans ses fidèles iPhone, Google, Outlook, Slack, Word, Zoom?

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Comme tout milieu naturel, la forêt amazonienne a ses rois: les géants du numérique. Qui prélèvent la dîme: nos données. Très en retard sur ces ogres – certes révolutionnaires, mais avides de puissance –, les Etats légifèrent pour reprendre le contrôle des événements. En Suisse, cela a notamment pris la forme d’un projet d’identité numérique nationale.

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Sorte de passeport en ligne, la clé (pour l’instant facultative) doit permettre à ses utilisateurs et utilisatrices de démontrer qu’ils sont bien celles et ceux qu’ils prétendent être: lors d’échanges numériques avec l’administration, lors de l’ouverture d’un compte bancaire, lors de la conclusion d’un contrat téléphonique. Ce progrès est nécessaire, d’ailleurs également soutenu par les référendaires.

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Le hic: le parlement a décidé de déléguer la gestion de ce nouveau sésame ultrasensible au secteur privé. Outre la discutable délégation d’un principe régalien à des sociétés anonymes motivées par le profit, outre l’absence de détails concernant le prix du produit, outre les potentielles inégalités que trois niveaux de sécurité arbitrairement définis par la loi pourraient susciter, la sempiternelle question de la protection des données se pose à nouveau.

Car si les fournisseurs ont l’interdiction d’exploiter ces dernières, il est malheureusement prévu qu’elles soient stockées pendant six mois. Or il serait vain de penser qu’il est possible de les protéger de manière infaillible contre une cyberattaque. Et si l’e-ID est pour le moment facultative, elle est appelée à prendre toujours plus d’importance. Demain, les identités de l’ensemble de la population pourraient ainsi se trouver à portée de clics malintentionnés. Pourquoi prendre ce risque?

Les exigences démocratiques liées au passeport physique doivent se retrouver dans son pendant numérique. Pour le développement d’une nouvelle identité en ligne intraçable, sans possible discrimination pécuniaire ou sécuritaire: non au projet d’e-ID sur la table, oui au référendum.

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