Nous sommes le 30 mars 2020, le printemps est là, il fait beau, les oiseaux chantent, les fleurs sortent mais les rues sont vides. La population est confinée. L’économie est en pause. Les soins explosent. Le Covid-19 fait son œuvre.

Je suis infirmière en EMS depuis maintenant une dizaine d’années, j’ai vécu des épidémies de grippe, de gastro, des crises de «folie» de résidents, mais ça… jamais!

Le monde des EMS est un milieu oublié des médias, malheureusement nous avons l’habitude de cela. Je dis souvent à mes proches que je travaille avec une population marginale; moins on la voit, mieux on se porte. Il est temps maintenant de se souvenir d’elle et des personnes qui travaillent au quotidien pour son bien-être.

Les précautions nécessaires pour limiter la propagation du Covid-19 ont été prises le plus vite possible par notre établissement, mais cela n’a pas suffi à épargner nos résidents.

Nous avons, à l’heure actuelle, un tiers de la population de notre établissement qui est touchée par ce virus. Il fait des ravages, trois décès ont déjà eu lieu et ce n’est de loin pas les résidents les plus faibles qui sont morts.

Nous travaillons actuellement dans des conditions qui doivent être dites au grand jour et connues de l’ensemble de la population.

Nous affrontons cette crise sanitaire avec des conditions de travail précaires par rapport au système de santé, que la Suisse défend corps et âme. Nous devons protéger les résidents et nous-mêmes avec les moyens du bord, trouver des systèmes D en permanence; laver les blouses de protection (qui sont, normalement, à usage unique) après quatre jours d’utilisation, utiliser les surchaussures comme charlottes, entrer et sortir le matériel des constantes dans les chambres «contaminées», un masque pour huit heures de travail (pas de changement dans les isolements) et ainsi de suite. Nous sommes actuellement une infirmière et quatre ou cinq aides-soignantes pour 26 résidents confinés dans leur chambre, dont dix sont en isolement Covid-19 (habillage et déshabillage en entrant et en sortant de leur chambre) et quatre en fin de vie à cause du virus (avec visite des familles se limitant à quinze-trente minutes par jour). Sans oublier toutes les personnes démentes que nous devons sans arrêt ramener dans leur chambre, celles qui ne peuvent manger seules, celles que nous devons mobiliser durant deux heures afin qu’elles ne perdent pas leurs acquis, et toutes les autres à qui nous devons une ou deux visites afin de maintenir leur moral et faire que ce confinement se déroule le mieux possible.

La nuit, il y a une infirmière et trois aides-soignantes pour 97 résidents, dont une trentaine en isolement, sous oxygène et avec toutes les complications que peut engendrer le virus.

Cette vie en EMS est cachée, voire oubliée… Nous travaillons avec la population la plus à risque, avec le taux de décès le plus élevé de la pandémie, mais personne ne se préoccupe réellement d’eux, de nous. Nous nous battons – et ce terme n’est de loin pas choisi au hasard – tous les jours pour eux, pour leur offrir une fin de vie digne face à un virus qui les prive de leur famille et qui entraîne dans certains cas une fin de vie violente et douloureuse. Nous affrontons ce virus les deux pieds bien ancrés mais devons faire face à nos difficultés de travail et, en plus de cela, justifier le tout pour espérer avoir des aides et/ou de la reconnaissance de la part des autres professionnels.

D’entendre au téléjournal du 30 mars que les hôpitaux romands ne manqueront pas de matériel, c’est top, mais les EMS, dans tout ça?

Nous avons des journées de travail de quatorze heures avec une cadence des plus rythmées. Une question reste en suspens:

«Pourquoi sommes-nous les oubliés de cette crise?»

Nous sommes le 30 mars 2020 et la pandémie de Covid-19 est arrivée dans notre EMS il y a seulement deux semaines.