Opinion

Une initiative d’une douloureuse inutilité

Guillaume Barazzone, conseiller national PDC genevois, estime que l’initiative contre la spéculation sur les denrées alimentaires est un coup d’épée dans l’eau. Pire, un texte purement dogmatique, qui part du présupposé que certaines entreprises sont forcément coupables

Comment combattre le fléau de la faim dans le monde? Quels sont les outils véritablement efficaces? Encourager les investissements, publics et privés, dans l’agriculture, favoriser la formation des agriculteurs, améliorer et assurer des infrastructures: telles sont les principales recommandations de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) pour lutter efficacement contre la faim dans le monde. Et les efforts portent leurs fruits: depuis 1990, 216 millions de personnes ont cessé de souffrir de la faim. Mais il y a encore beaucoup de chemin à faire pour éradiquer un des principaux problèmes auxquels nous sommes confrontés sur le plan planétaire. Dans cette perspective, il est nécessaire de soutenir les projets qui sont menés soit par des organisations publiques, soit par le privé, ou les deux conjointement. Car les défis sont multiples et complexes.

Les Jeunes socialistes croient avoir trouvé la solution miracle qui permettra de résoudre le problème de malnutrition: interdire les transactions financières sur les denrées agricoles en Suisse. L’idée peut paraître séduisante à certains, mais ce texte aura surtout des conséquences néfastes pour notre pays. Non seulement cette initiative n’améliore en rien la situation des victimes de la faim dans le monde, mais elle contribue à détériorer sensiblement le climat économique de notre pays, déjà soumis à d’importantes turbulences (application de l’initiative du 9 février, franc fort, etc.).

Une place de négoce de matières premières

La Suisse a la chance d’être l’une des places de négoce de matières premières les plus importantes du monde. L’arc lémanique accueille un centre de compétences unique en son genre, qui rassemble les maisons de négoce et d’affrètement, les banques spécialisées dans leur financement, des prestataires de services et un centre de recherche universitaire ainsi que plusieurs formations spécialisées. Autant d’activités qui génèrent de la valeur ajoutée. Selon les estimations du Conseil fédéral, ce secteur rassemble plus de 500 entreprises en Suisse – dont près de 400 sur l’Arc lémanique – et 12 000 emplois. Leurs activités contribueraient à hauteur de 3,9% du PIB national. Dans le canton de Genève, par exemple, les négociants de matières premières paient 18% des impôts cantonaux sur les entreprises. Cette branche est donc importante pour notre tissu économique et pour les finances publiques. Mais les initiants n’en ont cure.

Les investissements financiers sur les denrées alimentaires existent car ils permettent notamment de couvrir les risques liés aux activités agricoles et au commerce des matières premières, aux aléas météorologiques et géopolitiques. Le prix des denrées alimentaires dans les pays pauvres est fixé en fonction de l’offre et de la demande locales; seule une minorité de ces biens est destinée au commerce international. Enfin, il sied de rappeler que ces opérations boursières de couverture des risques se déroulent à Chicago, Londres, ou en Asie, sur des bourses qui sont soumises aux réglementations du pays dans lequel elles se trouvent. On voit donc mal comment une loi suisse serait d’une quelconque utilité.

Cette initiative est un coup d’épée dans l’eau. En réalité, il s’agit bel et bien d’un texte purement dogmatique, qui part du présupposé que certaines entreprises sont forcément coupables. Alors que notre place économique affronte de nombreux défis et une concurrence toujours plus virulente, l’adoption d’un tel texte entraînerait une perte de compétitivité et pourrait se solder par des délocalisations, des pertes d’emplois, de valeur ajoutée et de recettes fiscales. Quant à son impact sur le fléau de la faim dans le monde, il serait nul.

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