Opinion

Pour une interdiction du foulard à l’école jusqu’à 18 ans

En tant que féministe, Martine Chaponnière estime inacceptable sous prétexte de relativisme culturel, on tolère que des parents imposent à des petites filles de porter le foulard à l’école. Spécialiste dans le domaine de l’éducation et de la formation des femmes, thématique qu’elle a enseignée durant de nombreuses années à l’Université de Genève, Martine Chaponnière est l’auteure de plusieurs ouvrages sur la question.

Nos démocraties occidentales tendent vers une sécularisation toujours plus grande qui fait que les signes du christianisme perdent peu à peu de leur visibilité. A l’inverse, l’islam tend non seulement vers un amalgame de plus en plus marqué entre Etat et religion, mais aussi vers une pénétration toujours plus prononcée du fait religieux dans la vie quotidienne. Etre un «bon musulman» implique en effet plus de contraintes et d’interdits qu’être un «bon chrétien». Il en résulte que dans les pays de tradition chrétienne, seul l’islam finit par rester visible. Le port du foulard est un marqueur – et non des moindres – de cette visibilité de l’islam dans nos sociétés occidentales. Cela n’est pas choquant en soi; ce qui est choquant, c’est que c’est la face la plus conservatrice et la plus traditionnaliste de l’islam qui occupe l’espace public.

Les opposants à l’interdiction du foulard à l’école clament que cette interdiction s’inscrit dans une logique de stigmatisation et d’exclusion. Mais revendiquer le port du foulard à l’école repose également sur une logique de discrimination, par la promotion d’une différenciation visible, d’une distinction communautaire assumée («moi, je ne suis pas comme vous»), donc, in fine, d’une affirmation de non-intégration.

Le combat des féministes occidentales

Les féministes occidentales se sont battues contre les diverses prescriptions religieuses à l’égard de leur corps, notamment l’obligation de couvrir leurs cheveux, symbole de séduction. Elles se sont battues contre l’épître de Paul aux Corinthiens qui ordonne à la femme de se couvrir la tête en signe de sujétion à l’homme. Elles se sont battues pour pouvoir disposer librement de leur corps et de leur apparence. Et dans la même logique, elles se sont battues pour la mixité à l’école.

En tant que féministe, je ne peux donc pas accepter que sous prétexte de relativisme culturel, on tolère que des parents imposent à des petites filles de porter le foulard à l’école. Car être obligée de porter un foulard, c’est apprendre à accepter dès son plus jeune âge la discrimination (puisque seules les filles y sont astreintes) et la sujétion aux hommes (puisque le voile est un signe de soumission à leur égard). Or, ce n’est pas le rôle de l’école que d’encourager, ni même de permettre la soumission des jeunes filles à travers leur apparence, y compris au nom de prescriptions religieuses, y compris sur ordre de leurs parents.

Ne pas renoncer aux valeurs pour lesquelles nous nous sommes battues

Mais il faut aussi un certain pragmatisme sur un sujet aussi délicat. Comme on ne saura jamais quelles fillettes sont contraintes par leurs parents de porter le foulard et lesquelles le font par «choix», je propose que l’interdiction du foulard à l’école soit absolue jusqu’à ce que la jeune fille ait atteint sa majorité, c’est-à-dire, en Suisse, l’âge de 18 ans. A partir de là, qu’elle fasse ce que bon lui semble, couvrir ses formes ou les mettre en valeur.

La Suisse n’a pas de passé colonial, même si elle a participé au processus général de colonisation. Toujours est-il qu’elle n’a pas eu de colonies. Les migrants qui arrivent en Suisse n’ont donc aucun lien antérieur avec la culture du pays. Toujours au nom du relativisme culturel, ce sont les Suisses qui devraient adapter leurs valeurs à celles des migrants, par exemple en autorisant le port du foulard. En quoi serait-il politiquement incorrect de suggérer, à l’inverse, que les migrants s’efforcent de s’adapter à nos valeurs? Ces valeurs sont celles de l’égalité entre femmes et hommes, de la liberté, de la laïcité de l’Etat et de la mixité. Je ne crois pas que nous devrions renoncer aux valeurs pour lesquelles nous nous sommes battues si longtemps en tant que féministes.



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