D'habitude, quand ils votent pour leurs représentants, les électeurs américains jugent les candidats sur le bilan de leur gestion locale, ce pourquoi, souvent, les sortants ont un avantage: «voyez ce que j'ai fait pour vous», peuvent-ils dire. Cette fois-ci, les élections ont été «nationalisées»: des représentants ou sénateurs républicains jugés bons au niveau local ont été punis pour le seul fait d'appartenir au parti de George Bush. On l'a vu à Rhode Island: le sénateur sortant, Lincoln Chafee, jouissait d'une bonne estime mais les électeurs n'ont plus voulu d'un républicain. On n'avait plus vu d'élections nationalisées à ce point depuis celles de l'année Watergate, en 1974. Les électeurs ont jugé le président et son parti sur les affaires de corruption, sur l'Irak, sur une certaine stagnation de l'économie. Le pays est donc très polarisé.

On entendra bien sûr dans les prochains jours et semaines des discours apaisants sur la nécessité de rechercher des compromis entre la nouvelle Chambre et la présidence. Les démocrates eux-mêmes promettront de se montrer modérés sous le prétexte que les Etats-Unis font face à de trop graves problèmes pour se payer le luxe de divisions partisanes.

Mais ces promesses seront assez vite oubliées devant une irrésistible logique de confrontation. D'une part, les vieux routiers démocrates du Congrès qui sont là parfois depuis trente ans et qui sont très à gauche vont vouloir rapidement des commissions d'enquête pour éclaircir certaines affaires. Ils vont se heurter à un refus déterminé de l'administration. Ce refus va exciter leur désir d'aller de l'avant et, de fil en aiguille, on arrivera à une radicalisation profonde des deux camps.

La question de l'Irak va évidemment peser dans ce sens. Pour l'instant, les démocrates disent ne pas vouloir jeter de l'huile sur le feu, ils se montrent très prudents. Mais ils ne pourront pas défendre le statu quo tandis que la situation en Irak se dégrade. Ils le pourront d'autant moins que, par exemple dans les Etats du Middle West ou du Far West, où beaucoup de gens sont entrés dans l'armée, chacun connaît des soldats, ou leur famille, morts ou blessés en Irak. Il y aura donc une pression de plus en plus forte sur les démocrates pour qu'ils commencent à demander le retrait. Ceux-ci ne pourront pas résister et ils seront en effet amenés à demander un retrait de l'Irak. Il est aussi probable que la nouvelle majorité mettra un frein d'ici moins d'un an aux dépenses pour l'Irak.

L'exemple du Vietnam est parlant: en janvier 1969, lorsque Nixon est devenu président, les démocrates étaient favorables à la guerre, mais, après dix mois, ils demandaient le retrait des troupes. Or la situation des Américains au Vietnam était moins grave que celle qu'ils rencontrent en Irak. D'une part, ils pouvaient encore se montrer dans les rues sans grand risque. Et, d'autre part, quand ils ont décidé de se retirer, ils avaient un Nguyen Van Thieu auquel vendre des armes et remettre leurs intérêts. Où est le Thieu irakien?

Tout est donc en place pour le démarrage d'une dynamique de radicalisation. Même les rapports avec l'Iran y contribueront. Pour l'instant, les démocrates se montrent presque aussi durs envers Téhéran que les républicains. Les seuls opposants déclarés à la perspective d'une guerre contre l'Iran se trouvent dans l'armée et parmi les experts en diplomatie, mais ceux-ci ne tarderont pas à chercher alliance avec les démocrates pour défendre leur point de vue.

La polarisation est également en route dans les affaires intérieures américaines. Le Parti républicain vient de perdre de nombreux représentants modérés sur les questions de politique sociale. Cela annonce sans doute son repliement sur les Etats du Sud où il tentera de solidifier son assise en prenant des positions intransigeantes qui ne permettront pas d'accords avec les démocrates. Il est programmé, par exemple, que le Congrès légiférera sur les cellules souches et que George Bush mettra son veto pour satisfaire le cœur conservateur de son électorat, sudiste notamment.

Ainsi, contrairement aux années Reagan où il existait encore dans les deux camps des modérés capables de s'entendre, la logique de la situation actuelle est contraire au compromis. Des républicains très à droite vont se trouver face à des démocrates en quête de revanche. En résistant, George Bush ne fera qu'aggraver les conflits.

*Coauteur de Enemies, Clients, and Empire: U.S. Foreign Policy in Perspective, Londres: Routledge, 2007 (à paraître).

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