Il était une fois

Une journée particulière

OPINION. Quel effet cela faisait d’être vivant le 12 novembre 1918? s’interroge notre chroniqueuse Joëlle Kuntz. A l’automne de 2018, pour un rien, on se voit déjà mort

Les mauvaises nouvelles du monde et les conclusions déprimantes qu’on en tire à tout bout de champ m’incitent à relire les journaux d’il y a cent ans, pour voir. Ceux du 12 novembre 1918 rapportent ce qui s’est passé le 11. Conclusion: nos humeurs, à côté, sont pâlottes, à peine des humeurs.

L’armistice entre l’Empire allemand et les Alliés a été signé le 11 novembre, à 5h du matin. Il est entré en vigueur à 11h. Dans les six heures d’intervalle, les armées alliées ont continué à refouler l’ennemi. L’Escaut franchi, les unités américaines ont progressé entre 7 et 15 kilomètres. A 10h59, à Chaumont-devant-Damvillers, un soldat de 23 ans né à Baltimore a chargé les lignes allemandes. Les Allemands lui ont fait signe que c’était fini, qu’il fallait se calmer. Il a continué. Il a été tué. Henry Gunther a été le dernier mort du carnage mondial qui a coûté la vie à 10 millions de soldats. DIX MILLIONS! Pendant les dernières six heures, 2738 hommes ont encore laissé leur vie dans la boue européenne. DEUX MILLE SEPT CENT TRENTE-HUIT, presque 8 par minute! Ni vous ni moi ne pouvons nous représenter cela. Comme une longueur d’onde indécelable par le cerveau humain, le niveau d’horreur de la Première Guerre mondiale est sorti du cadre des perceptions possibles.

La grève générale

A Berlin, le 11 novembre, le Conseil des ouvriers et soldats a inauguré sa première séance au Reichstag. Le président Barth a salué le soulèvement victorieux du prolétariat. Le gouvernement du chancelier Ebert a lancé une proclamation annonçant que le Parti socialiste avait pris le pouvoir. Il a adressé une supplique au président américain, Woodrow Wilson, afin que soit négociée une paix équitable et durable entre les peuples.

Des combats ont eu lieu dans les rues de Berlin entre les monarchistes et les troupes des conseils. A Darmstadt, la Hesse a été proclamée république allemande. Le Conseil des ouvriers et soldats de Hambourg a annoncé que le grand-duc d’Oldenburg était destitué.

La situation s’est aggravée en Hollande. Il est possible que le Parti socialiste prenne le pouvoir.

En Suisse, le personnel de chemin de fer de la place de Zurich a décidé à l’unanimité de proclamer la grève immédiate. L’Union locale de Winterthour s’est jointe à la proclamation. Le Comité d’Olten a lancé un appel à la grève générale à partir de minuit. Le Conseil fédéral a averti: «Cette grève met en danger la vie du pays.» Sur quoi il a mis sur pied la mobilisation accélérée de la 1re division. Le commandant du deuxième corps d’armée, le colonel Wildbolz, a demandé à ses troupes de «parer à un terrible danger», de «sauver la Suisse et notre libre communauté» car «ce n’est pas à l’étranger de nous prescrire notre voie». Le fusilier Vogel, de la deuxième compagnie du bataillon 42, atteint par une balle pendant les désordres de la Frauenmunsterplatz, à Zurich, a succombé à l’hôpital. Avant lui, trois cheminots avaient été tués.

On a chanté «La Marseillaise»

La grippe espagnole s’est propagée dans l’armée, les services sanitaires sont débordés. Il y avait 2700 soldats malades début novembre, dont 2400 de la grippe. Dans la journée du 11 novembre, l’hôpital de Genève a enregistré neuf entrées et trois décès.

Peu avant la onzième heure de ce onzième jour du onzième mois, des groupes se sont rassemblés place Saint-François à Lausanne sous un ciel merveilleux d’automne. Soudain, le placard s’est déroulé sur la façade de La Tribune: «Armistice!» On a chanté La Marseillaise et l’hymne suisse. On s’est embrassé. On a pleuré de joie, on a pleuré de tristesse. On était en vie.

Cent ans plus tard, on ne peut plus savoir quel effet cela faisait d’être sur la place Saint-François à cette heure-là. L’histoire vive, avec tous ses sens, est intransportable dans le présent. Dix millions de morts sous les armes, plus dix autres millions morts sans armes, plus des millions en train d’être fauchés par la grippe: quel effet cela faisait d’être vivant le 12 novembre 1918? A l’automne de 2018, pour un rien, on se voit déjà mort.

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