A la mi-septembre 1995, un groupe de Portugais attablés sur une terrasse au bord de la mer de Chine, à Macao, fêtaient le passage de la ministre mozambicaine de la Culture, de retour de la Conférence mondiale sur les femmes à Beijing. En Chine, affirmait cette forte personne, elle avait eu l’impression d’être écrasée. Tandis qu’ici, à Macao, elle se sentait bien: «Quel plaisir d’être à nouveau entre nous!» disait-elle avec un soupir de soulagement. Le Mozambique était indépendant du Portugal depuis vingt ans; Macao allait être rétrocédé à la Chine dans quatre ans. Qu’importaient ces détails devant la façade bleue et blanche d’une église baroque portugaise familière à tous, à la table d’un cuisinier macanais qui avait lu Camões et servait du vin vert?

La culture et la langue obéissent à des rythmes indépendants des événements historiques. Ils sont plus lents. Leurs mouvements suivent des logiques complexes, souvent imperceptibles. Ainsi, la «francophonie», débarrassée de ses aspects politiciens et opportunistes sur lesquels il y a de quoi jaser, reste un phénomène culturel profond encore incomplètement exploré.

Il en est de même de la «lusophonie», qui rassemble les peuples et nations de langue portugaise, de la turcophonie, de l’hispanophonie ou, plus récemment, de la russophonie. Une italophonie est en train de s’organiser, à partir des Etats-Unis, à l’initiative d’universitaires et pour le plus grand bonheur des Suisses italiens. La germanophonie n’existe pas encore mais les lecteurs du Temps auront constaté que l’idée est dans l’air (LT du 21.10.10).

Chaque cas est différent mais on voit de grandes aires culturelles se former autour de la langue et de ses œuvres par-delà les vicissitudes de la guerre, de la domination et de la souffrance. La communauté qu’elle a formée au travers de l’histoire semble avoir assez de motifs pour résister à la rancune et aux tentations de rupture. Comme si le bagage commun valorisait la vie de ceux qui le portent, quelle qu’ait été son origine.

La réconciliation n’est évidemment pas totale au sein de ces aires culturelles, les catégories coupable/innocent, bourreau/victime n’ont pas disparu avec l’avènement de la francophonie ou de la lusophonie, on le voit avec les lois mémorielles qui font par exemple de la France une coupable de la traite négrière pour l’éternité. La faute ne détruit pourtant pas le lien, elle en fait partie. Les méfaits de la colonisation sont mesurés à ses bienfaits et le bilan se discute dans la même langue.

L’égyptologue allemand Jan Assmann expliquait cette semaine aux Rencontres internationales de Genève que la domination est un puissant stimulant de la mémoire culturelle des sociétés. Les dominants, rois ou seigneurs, veulent qu’on se souvienne d’eux, ils s’illustrent par des hauts faits et veillent à ce que ceux-ci soient racontés, chantés, immortalisés par des monuments ou attestés par des archives. «La domination se légitime rétrospectivement et s’immortalise prospectivement», écrit-il dans son livre sur la mémoire culturelle*. Les dominants «font» donc la mémoire historique par l’exposé de leur généalogie – Louis XIV, fils de Louis XIII, fils de… – et de leurs actions de bravoure. Les métropoles d’empire n’ont pas agi autrement dans les sociétés qu’elles dominaient, Henri le Navigateur est devenu un roi pour les Mozambicains, et les Sénégalais ont récupéré les Gaulois pour ancêtres.

Le démantèlement intellectuel de cette mémoire étrangère lors des indépendances n’en a pas détruit le souvenir. Les élites parvenues au pouvoir le possédaient d’autant plus qu’elles avaient fait leurs classes dans les capitales et qu’elles n’étaient pas porteuses d’une mémoire culturelle indigène. L’eussent-elles été, elles n’auraient pas souhaité en manifester la continuité. Elles partageaient même souvent le mépris des Européens pour les chefferies de la forêt, y compris celles qui pouvaient se réclamer de plus de vingt générations.

La mémoire collective déteste le changement, disait le sociologue français Maurice Halbwachs, le premier théoricien de la mémoire sociale. Elle s’intéresse aux analogies et aux continuités, au contraire de l’histoire, qui ne perçoit que les ruptures et les différences. L’histoire des anciennes colonies associées dans les aires linguistiques actuelles, c’est l’indépendance, la libération, posée comme date d’origine. Mais leur mémoire est encore dans le temps de la colonisation. La mémoire vivante des contemporains a un horizon d’environ quatre-vingts ans, partout dans le monde, à en croire les travaux de l’histoire orale.

Cette allergie de la mémoire au changement contribue peut-être au succès des organisations linguistiques que l’on voit se multiplier autour des anciennes capitales d’empires. Elles servent d’instruments de la diplomatie culturelle, elles justifient des investissements, des recherches et des rencontres. Elles perpétuent dans le temps, sous une forme modernisée, adaptée aux besoins d’aujourd’hui, des faits anciens de la domination qui n’ont pas été remplacés. Mais elles fournissent une substance positive contemporaine à cette ancienne domination: l’égalité de tous devant la langue.

*  Jan Assmann, «La mémoire culturelle, Ecriture, souvenir et imaginaire politique dans les civilisations antiques» , traduit de l’allemand par Diane Meur, Aubier, 2010.