Opinion

Pour une loi sur les produits du tabac protégeant les mineurs

OPINION Cette semaine, une commission du Conseil des Etats se réunit pour évoquer la suppression de la publicité en faveur de la cigarette et du vapotage. Trois acteurs de la santé militent pour une mise en conformité de la Suisse avec les normes de l’OMS dans ce domaine

Cette année, le parlement suisse a la possibilité de renforcer durablement la lutte contre le tabagisme en mettant la priorité sur la protection de la jeunesse. La Commission de la sécurité sociale et de la santé publique du Conseil des Etats doit en débattre jeudi. Plus un fumeur commence jeune, plus il lui est difficile d’arrêter. Il vaut mieux donc prévenir que guérir. Réduire le nombre d’enfants et d’adolescents qui se mettent à fumer présente un bénéfice pour la santé et le porte-monnaie de l’ensemble de la population suisse, toutes générations confondues. L’émergence des e-cigarettes, dont la distribution n’est toujours pas réglementée en Suisse, demande aussi d’agir. En raison de la forte dépendance générée par la nicotine, elles pourraient constituer une passerelle vers les cigarettes pour les jeunes consommateurs. Selon une étude récente d’Addiction Suisse, la moitié des garçons et le tiers des filles de 15 ans ont déjà goûté au vapotage.

L’interdiction de vente de produits du tabac et de cigarettes électroniques à des mineurs ne suffit pas. D’autres mesures sont absolument nécessaires. Ainsi, le prix des cigarettes, proportionnel aux taxes peu élevées en Suisse par rapport à d’autres pays, s’avère trop bas pour décourager les enfants et les adolescents de fumer. Une augmentation progressive des taxes pour atteindre un taux véritablement dissuasif est une nécessité.

La publicité cible les mineurs

Surtout, la grande majorité des fumeurs et des vapoteurs débutent avant l’âge de 18 ans. Logiquement et malgré le déni des cigarettiers, la publicité en faveur des cigarettes et du vapotage cible les mineurs. Une étude réalisée en Suisse romande a montré que, chaque week-end, les adolescents sont confrontés en moyenne à 68 messages publicitaires sur les produits du tabac et les e-cigarettes, et cela même sans tenir compte du marketing digital, qui cible aussi essentiellement les jeunes. La publicité destinée aux adultes est en effet inefficace, car ils ont bien plus envie d’arrêter de fumer que de commencer et, malheureusement, plus de la moitié d’entre eux décèdent prématurément suite à la cigarette. La forte proportion de fumeurs en Suisse (environ 30%) ne peut donc se maintenir que s’il y a un nombre suffisant de nouveaux consommateurs, ceux-ci étant en priorité des enfants, des adolescents et de jeunes adultes.

Chaque week-end, les adolescents sont confrontés en moyenne à 68 messages publicitaires sur les produits du tabac et les e-cigarettes

Les recherches scientifiques qui ne sont pas financées par l’industrie du tabac montrent qu’une interdiction à grande échelle de la publicité, y compris des actions de promotion et de parrainage, est le seul moyen efficace pour limiter le nombre de jeunes tentés par la cigarette, surtout si elle s’accompagne de messages de prévention. Une interdiction large de la publicité s’avère ainsi indispensable. Une majorité de la population suisse y est favorable, comme le montrent plusieurs enquêtes ainsi que le succès de l’initiative populaire «Oui à la protection des enfants et des jeunes contre la publicité pour le tabac», le cap des 100 000 signatures étant sur le point d’être franchi. Le Tribunal fédéral s’est déjà prononcé sur la compatibilité d’une telle interdiction avec la Constitution fédérale.

La Suisse en marge de l’OMS

Bien que Genève soit le siège de l’Organisation mondiale de la santé, la Suisse est un des derniers pays à ne pas avoir ratifié la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT). Une loi fédérale sur les produits du tabac protégeant efficacement la jeunesse ouvrirait la porte à une ratification de cette convention, objectif déclaré du Conseil fédéral. Mais surtout, une telle loi est indispensable d’un point de vue économique et social. Cela permettra enfin de faire diminuer la proportion de fumeurs en Suisse en réduisant les effets du tabagisme pour notre pays, à savoir 9500 décès par an (environ 15% de tous les décès) et au moins 6 milliards de francs suisses de coûts directs et indirects sur le système de santé. Selon l’avis même du Conseil fédéral, les économies d’une LPTab compatible avec la CCLAT représenteraient près de 600 millions de francs par an pour les assurances sociales. Alors que l’augmentation des primes d’assurance est l'une des préoccupations majeures des Suisses, le choix paraît évident.

Les principales caisses maladie, la FMH, PharmaSuisse, la Ligue pulmonaire et la Ligue contre le cancer, comme l’Ecole suisse de santé publique (SSPH+) et les Académies suisses des sciences, soutiennent une loi sur les produits du tabac forte afin de protéger efficacement les jeunes, et en particulier les mineurs, des conséquences du tabagisme.


Luciano Ruggia est SSPH+ Fellow, ISPM, Université de Berne; Dominique Sprumont est directeur adjoint de l’IDS, Université de Neuchâtel; Thomas Zeltner est président du conseil d’administration de la KPT.

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