L'essai atomique en Corée du Nord fonctionne comme une piqûre de rappel. Pire: il pourrait réduire à néant tous les efforts fournis depuis quarante ans pour éviter une propagation de l'armement nucléaire. Il pourrait aussi sonner le glas de la base contractuelle de ces efforts, du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP). Un jour, la Corée du Nord a fait partie, avec 180 autres pays dont la Suisse, des signataires de cet accord. Elle s'en est retirée, après l'échec de plusieurs séries de négociation, en 2003.

L'Iran est soupçonné non sans raison de vouloir s'engager dans la voie de l'armement nucléaire. Mais comme pour la Corée du Nord, sa recherche de reconnaissance et de sécurité se combine en un tout non négociable. Cependant, dans le cas de l'Iran, les mobiles nationalistes classiques sont renforcés par un messianisme religieux offensif, qui n'est pas prêt au compromis.

Comme on le voit, ces motivations et ces stimuli en faveur de l'armement nucléaire sont aussi complexes que peu accessibles à l'argumentation. Ils se différencient nettement de ceux des cinq puissances nucléaires «traditionnelles», les Etats-Unis, la Russie, la Grande-Bretagne, la France et la Chine. Bien entendu, il s'agit dans leur cas aussi de recherche de sécurité. Mais elle est couplée à un statut élevé, symbolisé par un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. L'armement s'est développé à l'intérieur de stratégies adaptées et conformes aux fronts qui se sont créés durant la Guerre froide. Ainsi la mission des armes nucléaires a-t-elle été définie et leur utilisation relativement bien maîtrisée.

Les limites de l'emploi - ou du non-emploi - des armes nucléaires, définies à travers de longues négociations entre l'Est et l'Ouest, deviennent de plus en plus perméables et floues. Car le nombre de pays disposant de l'arme nucléaire croît. Les incertitudes sont d'autant plus grandes que certains de ces pays disposent d'un régime difficilement prévisible pour le monde extérieur. Concrètement, cela signifie que les nouveaux Etats disposant de l'arme nucléaire ne reconnaissent pas, ou pas encore, les stratégies qui rendraient compréhensible, donc prévisible pour le monde extérieur, l'utilisation de ce type d'armes.

Cette incertitude devient véritablement dramatique dès lors que - et c'est à prévoir - les armes atomiques tombent entre les mains de groupes terroristes. Le fait que cette possibilité ne soit pas à exclure, la communauté internationale le doit au physicien nucléaire A. Q. Khan, véritable héros national au Pakistan. Il a livré les plans de construction de l'arme nucléaire à l'Iran, à la Libye, à la Corée du Nord et à bien d'autres encore. A la surprise générale, la Libye de Khadafi ne s'est pas contentée de renoncer à accéder à la bombe nucléaire mais a rendu public ce «marché de la prolifération nucléaire», criminel et commercial, dirigé par le docteur Khan. On peut cependant supposer que ce dernier a trouvé de nouveaux débouchés, aussi bien publics que privés, pour son trafic.

Pour le moment, ces perspectives n'ont pas suffi pour inciter la communauté des Etats à renforcer le régime de la non-prolifération et à combler son retard en la matière. D'autant plus que la conférence d'examen du TNP de 2005, en vue de son éventuel renforcement, a lamentablement échoué. Ce sont avant tout les Etats-Unis, avec la complicité tacite voire le soutien des autres puissances nucléaires, qui ont rejeté les avancées sur le désarmement prévues lors de la conférence de 2000. De même que, sous la présidence de George Bush, le Traité d'interdiction complète des essais nucléaires (TICE) n'a pas été ratifié, et ce avec l'assentiment des autres Etats concernés.

Ainsi la perspective se précise-t-elle, selon laquelle la communauté des Etats devra renoncer à un Traité de non-prolifération des armes nucléaires toujours plus mité. Elle se trouve ainsi au seuil d'une ère nouvelle aux contours imprécis, une ère du «free for all», c'est-à-dire d'une prolifération nucléaire incontrôlable et difficilement canalisable.

Et, comme si cela ne suffisait pas, certaines puissances nucléaires modernisent et étendent leur arsenal atomique. C'est le cas de la Chine, l'«arriviste», et des Etats-Unis, ainsi que l'a projeté George Bush. Mais le président Poutine a également annoncé la modernisation de la force de frappe nucléaire russe. Cependant, les deux puissances se sont engagées à réduire à 2000 et 1700 le nombre de leurs têtes nucléaires d'ici 2012. Pour le moment, la Russie et les Etats-Unis en possèdent plus de 5000 chacun. Contre 185 en Grande Bretagne, 348 en France, 130 en Chine et 100 à 200 en Israël, selon les estimations. Si l'on y ajoute l'arsenal encore modeste de l'Inde et du Pakistan, on arrive à un potentiel atomique global de 12000 têtes nucléaires, de quoi faire exploser plusieurs fois la planète tout entière.

Dans ce contexte peu rassurant, la problématique de la prolifération atomique apparaît dans toute son ampleur. Indépendamment des raisons qui ont incité la Corée du Nord à s'engager dans la voie du nucléaire - la première d'entre elles étant le désir de parler d'égal à égal avec la puissance mondiale américaine -, les conséquences sont incalculables. Un armement nucléaire qui ne serait pas suivi de sanctions efficaces d'un côté, ni de véritables efforts de désarmement de l'autre, constitue pour d'autres Etats une invitation ouverte à suivre la voie nucléaire.

L'Iran en fait partie. Et il ne s'agit plus ici d'une petite dictature pauvre et marginalisée. En raison de sa situation géopolitique, ses richesses naturelles et son islamisme messianique et offensif, l'Iran est un acteur central de la région la plus explosive du monde. S'il devait véritablement accéder à l'arme nucléaire, il est d'ores et déjà à prévoir que certains Etats du monde arabe, encore dépourvus de l'arme atomique, lui emboîteront le pas, sans doute avec l'aide criminelle du docteur Khan. Et la planète se rapprocherait encore un peu plus de ce que le directeur de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), Mohamed ElBaradei, de plus en plus inquiet, a décrit comme un supermarché nucléaire.

Cette seule perspective est une raison suffisante pour inciter l'Iran à renoncer à l'arme nucléaire. Mais la persuasion perd de sa force dès lors que les autres «coupables» nucléaires, comme l'Inde, le Pakistan et dans une certaine mesure la Corée, n'ont été «punis» que de manière très symbolique.

Il n'existe malheureusement pas de solution brevetée pour sortir de ce cercle vicieux atomique. Mais il y a deux certitudes: d'une part, le réseau international de contrôle de la prolifération nucléaire doit être renforcé avec l'AIEA en première ligne, et doit pouvoir procéder aux contrôles nécessaires; d'autre part, et plus important encore, les neuf puissances nucléaires, dont la Corée du Sud, doivent réduire leur arsenal au minimum, voire le supprimer complètement.

Cette proposition résonne comme un vœu de Noël. Concrètement, c'en est un. Pourtant, existe-t-il une alternative? Car, pour maîtriser les conflits et les crises d'aujourd'hui et de demain, les armes atomiques sont totalement inappropriées. En outre, d'un point de vue tactique, elles possèdent une efficacité très contestée. La piqûre de rappel en provenance de Corée du Nord, et vraisemblablement aussi de Téhéran, devrait nous contraindre à l'admettre.

Traduit de l'allemand par Fabienne Bogadi.

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