En raison de la crise du coronavirus, le gouvernement genevois a pris la décision d’annuler plusieurs sessions d’examens, dont celle de la maturité gymnasiale. Différents arguments ont été avancés pour justifier cette mesure. Par exemple, les difficultés logistiques de devoir organiser des évaluations dans le cadre des recommandations fédérales concernant la distanciation sociale et les gestes barrières. Autre exemple, le problème de l’égalité des chances de réussite en raison du confinement imposé: tous les étudiants ne bénéficient pas forcément d’un contexte favorable à la préparation intellectuelle que nécessite le passage de ces évaluations. Le problème de l’iniquité entre élèves n’a pas attendu la crise du Covid-19 pour exister; il est bien connu des pédagogues dont une des missions didactiques est justement de trouver des solutions pour en limiter les effets. Cependant, il est quasiment certain que le contexte social et sanitaire dans lequel le virus nous a plongés ces derniers mois et les difficultés d’un enseignement à distance ont renforcé ces iniquités et, contrairement à ce qui a été avancé par certains, l’argument me semble plutôt solide.

Les conséquences psychiques

A ma connaissance, un aspect argumentaire essentiel n’a pas été traité dans cette décision d’annulation: celui des conséquences psychiques du confinement sur la population en général et sur nos étudiants de terminale en particulier. Pour la majorité d’entre nous, la situation vécue est une première: rester confiné en raison d’une pandémie n’est pas une expérience habituelle. Nous devons tous gérer l’obligation d’abandonner du jour au lendemain une grande partie des routines qui cadrent nos vies. Nos marges de libertés sont strictement limitées dans nos activités sociales, familiales et professionnelles. Et la plupart d’entre nous doivent également apprendre à gérer différemment les espaces de vie clos qu’il convient souvent de partager avec d’autres personnes.

A cela s’ajoute parfois également, pour un grand nombre de nos étudiants de terminale, l’obligation de devoir gérer la tension qui naît entre, d’une part le besoin d’émancipation caractéristique de cette tranche de vie qui est celle du moment où on souhaite «quitter le nid» et, d’autre part, la soumission souvent obligatoire à l’autorité parentale qui s’affirme peut-être encore davantage dans le cas d’une vie de famille confinée. Anxiété pour les uns, solitude pour les autres, ou encore sentiment d’impuissance face à ce que certains considèrent comme un ennemi invisible à combattre, le confinement et les différentes émotions et sentiments qui peuvent l’accompagner offrent peu d’alternatives: il nécessite de mettre en œuvre des ressources individuelles qui se traduisent par une charge psychique augmentée que chacun se doit de gérer, un contexte très particulier qui ne permet pas une préparation optimale à des examens de maturité.

Repenser les normes fonctionnelles d’une société nécessite de faire le deuil des précédentes afin de pouvoir en projeter de nouvelles

A ces difficultés de gestion des conséquences de l’enfermement s’ajoutent celles de la prise de conscience brutale de notre vulnérabilité biologique: le Covid-19 nous rappelle simplement que nous sommes bel et bien fragiles et mortels, une constante envers laquelle nous avons tendance à cultiver l’amnésie. En effet, nous avons la grande chance de vivre dans des sociétés où les menaces directes à notre intégrité physique ont été largement diminuées ces cent dernières années, majoritairement par l’application d’éléments de contrôle sociaux – par exemple, par l’éducation, l’action de la police, le contrôle des frontières, etc. – mais surtout par des mesures sanitaires révolutionnaires: vaccins, antibiotiques, nouvelles mesures d’hygiène, accès aux soins facilités pour le plus grand nombre, etc. Ce contexte sanitaire particulier a été favorable à l’émergence d’un sentiment diffus et généralisé d’une forme de toute-puissance et d’invulnérabilité de nos personnes. Pour un grand nombre d’entre nous, ces sentiments ont été mis à mal par le constat de l’incapacité de certains systèmes de santé à gérer l’afflux des quelques patients souffrant des conséquences parfois dramatiques du Covid-19. Nous assistons ainsi à l’aveu de l’impossibilité de la médecine à nous sauver de tout, ce qui peut être un facteur anxiogène pour un grand nombre de personnes, une condition peu favorable à la préparation d’épreuves finales d’un cursus scolaire.

Pas un cadeau

Le virus nous met également face à certains dysfonctionnements de nos sociétés et de nos habitudes de vie. Le Covid-19 fauche en priorité les individus les plus âgés, mais également ceux qui souffrent notamment de maladies cardiovasculaires, de diabète de type 2 et, plus généralement, d’obésité. La première condition – l’âge – est un effet secondaire de la pratique de la médecine du siècle dernier: elle permet à un plus grand nombre de personnes de vivre plus longtemps. Les maladies chroniques, quant à elles, reflètent les modifications des habitudes et rythmes de vie que nous avons opérées ces cinquante dernières années: entre autres, consommation croissante d’une nourriture hautement transformée et industrialisée à outrance, pollutions atmosphériques en augmentation, établissement d’un ensemble de règles tacites d’obligations professionnelles à la performance, bref un ensemble d’éléments qui favorisent presque toujours le développement de maladies chroniques, lesquelles s’accumulent avec l’âge pour former des conditions favorables à une vulnérabilité accrue face au virus.

C’est une remise en question forcée de ce qui était considéré comme «normal» jusqu’ici. Repenser les normes fonctionnelles d’une société nécessite de faire le deuil des précédentes afin de pouvoir en projeter de nouvelles. Et c’est exactement ce à quoi vont être confrontés très directement nos élèves de terminale qui n’auront pas eu d’examens à passer pour obtenir leur maturité. En effet, comme l’indiquait Madame Lugon Zugravu dans l’éditorial du Temps (1er mai 2020), la décision prise par certaines autorités cantonales d’attribuer automatiquement la maturité aux étudiants de terminale du collège prive ces derniers du rite de passage que représentent les examens. Elle les prive de cette normalité qui a permis à ceux des volées précédentes (et certainement aux suivantes!) de pouvoir s’inscrire dans la mythologie d’avoir vécu en collégien «jusqu’au bout». Elle les prive de la norme méritocratique que représente la réussite d’examens qu’ils préparent depuis plusieurs années. Elle les prive du rite de passage normatif que constitue la mise à l’épreuve de leurs capacités de gestion de l’effort et de la mobilisation de leurs compétences intellectuelles en situation d’examens. Elle les prive de la garantie normative de la valeur donnée à ce titre pré-académique et les plonge dans le doute de la reconnaissance de ce diplôme par les hautes écoles.

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Cependant, la maturité délivrée sans examens aux élèves de terminale n’est pas un cadeau qui leur est offert et n’est pas moins valable qu’un titre délivré suite à une batterie d’examens. Etant donné le contexte socio-sanitaire brièvement décrit ci-dessus, elle est largement méritée. Comme le proposait Madame Lugon Zugravu, la construction des personnes nécessite de surmonter des épreuves et les examens ne pourront pas cette année constituer cette épreuve. Mais si les examens de maturité peuvent faire partie des challenges qui participent à ce construit, ils ne sont de loin pas les seuls. La gestion individuelle de la crise sanitaire représente une épreuve de maturité «grandeur nature» dont la réussite forcée nous permettra de passer au travers de cette crise. Il existe de nombreux chemins qui mènent à la maturité, avec ou sans examens.


*Vincent Menuz, enseignant de biologie au collège Rousseau (Genève)

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