J’habite entre Moscou et Genève depuis deux ans. Ces derniers temps, en rentrant en Suisse, on me demande systématiquement: «Que se passe-t-il en Russie?» Tandis que des dizaines de milliers de Russes s’apprêtent à déferler dans les rues pour la troisième ou la quatrième fois pour protester contre les résultats officiels des élections parlementaires en décembre, on me presse de dire si ce nouvel activisme est irréversible. Certains milieux affirment là-bas que le «dentifrice est sorti du tube», en d’autres termes, le génie est hors de la bouteille. Qu’est-ce qui a changé exactement? Etant donné la complaisance traditionnelle des Russes devant la corruption politique, pourquoi votent-ils maintenant avec leurs pieds?

Il semble que le peuple russe – jeunes et vieux, de tous les niveaux socio-économiques – ait trouvé une cause commune en s’opposant aux abus du processus électoral, résultat d’une forme pernicieuse de corruption par laquelle les trois pouvoirs ont été mis sous la botte d’un seul parti en une décennie. Ces abus ont pris la forme de privation de droits civiques, d’intimidations, d’achat de votes, de bourrage des urnes, de «votes carrousel» – c’est-à-dire que des groupes d’électeurs menés en bus faisaient le tour des bureaux de votes et votaient à chaque fois.

Alors que dans le passé, les Russes ne faisaient que soupçonner l’existence de telles formes d’abus électoraux, ou en entendaient parler de manière anecdotique, aujourd’hui ils sont scotchés aux vidéos YouTube qui épinglent les nombreux abus: des fonctionnaires bourrant les urnes, des politiciens mettant les employés de l’Etat sous pression pour qu’ils votent en faveur du parti régnant, les électeurs acceptant des pots-de-vin.

En fait, si les élections ont rassemblé les citoyens contre elles, les médias sociaux ont fourni la plateforme d’organisation. A la manière d’un virus, les vidéos, posts et autres tweets qui ont documenté les violations effrontées de la loi ont produit un bel orage, motivant les citoyens à faire suivre d’actes leur indignation. C’est par Twitter, Facebook et son équivalent russe VKontakte que les citoyens observateurs ont posté leurs pièces à conviction. C’est par ces mêmes sites que les manifestants organisent les rassemblements et lèvent des fonds par de petits dons.

Il n’y a pas si longtemps, la mobilisation citoyenne en Russie était fondée sur une seule question d’ordre local: des convertis à l’écologie, par exemple, récoltaient des signatures contre la construction d’une autoroute traversant la forêt de Kimki près de Moscou. Des importateurs de ­voitures de Vladivostok (tout à l’est du pays) défilant contre une hausse des importations de véhicules.

Mais là, plus de 100 000 Russes ont bravé le froid pendant les deux derniers mois, unis sur un thème qui concerne le pays entier: le droit à de libres et justes élections. Soudain, la communauté des organisateurs des citoyens dépasse le cadre régional, local. Et ce n’est pas tout: la masse critique de citoyens inquiets engagés dans les protestations a motivé la création d’une Ligue nationale des électeurs qui entend fédérer tous les groupes engagés dans la lutte.

En montrant l’importance d’une communication sans entraves pour la mobilisation citoyenne, la très populaire blogosphère russe offre un discours public alternatif dans un pays bien connecté malgré le verrou du gouvernement sur les médias traditionnels. Les Russes qui défilent dans la rue s’informent sur Internet plutôt que par la télévision et les journaux d’Etat.

Au mois de décembre, quand les manifestations s’intensifiaient, on a été frappé par l’impression que le culte de la personnalité savamment édifié autour de la figure du premier ministre Vladimir Poutine s’était complètement dégonflé et qu’il devenait la cible de blagues pour lesquelles les Russes sont tellement célèbres. Impensable il y a un an. Les réseaux sociaux ont relayé des incidents embarrassants pour le premier ministre: l’une de ces vidéos montre une foule huant une de ses interventions lors d’un match de boxe en novembre. Elles ont fait le tour du Web, quand bien même les télévisions d’Etat ont coupé le son des sifflements. Et déjà en septembre, l’indignation se faisait sentir quand Poutine a annoncé qu’il avait préparé et tenu secrete pendant des années sa candidature à la présidentielle.

Dans ce contexte de changements importants qui ont cours dans la société russe, à certains niveaux du moins, tourner Poutine en bourrique apparaît comme une expression de soulagement collectif. En vue des élections présidentielles du 4 mars, où Vladimir Poutine se représente une troisième fois, je repense à cette pancarte grivoise que tenait une jeune protestataire, et qui disait: «Vladimir, on sait bien que tu voudrais le faire une troisième fois, mais là on a la migraine!»

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