La succession des événements est frappante. Dimanche dernier, l'association qui regroupe les studios hollywoodiens, les diffuseurs TV et Netflix, trouvait un accord avec un syndicat de techniciens. Les cadreurs, constructeurs de décor, costumiers, maquilleurs et bien d’autres exigeaient une amélioration des conditions de travail, en détérioration rapide selon leurs représentants. Lesquels évoquaient des journées de travail de 16 heures, l’absence de pauses, des menaces sur la qualité voire la sécurité des productions.

Quatre jours plus tard, sur le plateau du western Rust au Nouveau-Mexique, Alec Baldwin tire mortellement sur la directrice photo Halyna Hutchins, blessant le réalisateur. Samedi, le Los Angeles Times a fait état d’inquiétudes manifestées peu avant par l’équipe, notamment sur les questions de sécurité.

Une demande qui s’affole

Ce drame survient dans un contexte de demande qui s’affole, de pressions croissantes sur les délais des films ou séries – et en général sur les coûts, sauf pour les fictions vedettes. Les nouveaux acteurs de l’audiovisuel que sont les plateformes de streaming, Netflix, Amazon Prime, HBO Max et Hulu aux Etats-Unis, voire Apple, sont des ogres à l’appétit insatiable. Leurs actionnaires leur octroient une carte de crédit quasi-illimitée pour satisfaire leur gloutonnerie. Leurs dépenses pour obtenir des productions originales augmentent d’une manière affolante.

Si le calcul global pouvait être effectué, l’audiovisuel, et singulièrement les séries, constituerait sans doute l’un des secteurs mondiaux au taux de croissance le plus élevé de ces dernières années. Dans les seuls Etats-Unis, la hausse de volume est d’au moins 8% par année. Même la pandémie n’a pas mis le secteur à genoux: en 2020, la baisse n’a été que de 7%. Calquée sur le concept du pic d’exploitation du pétrole, la notion qui a paniqué les professionnels, celle de «peak TV», soit le moment où le volume croîtrait tant que tous les acteurs deviendraient perdants par trop-plein d’offre, vire à l’ectoplasme. Avec l’entrée de nouveaux acteurs dans la mêlée, qui poussent à la hausse les budgets d’acquisition de tout ce monde, les compteurs sont sans cesse dans la zone d’expansion maximale.

En 2019, John Landgraf, le patron de FX Networks (groupe Disney) qui possède un centre d’analyse du marché faisant autorité, parlait d’une «croissance intenable». Comment ne pas entendre ce mot en pensant à cette seconde fatale de jeudi, au Nouveau-Mexique?

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Cette boulimie est aussi la nôtre

Cette boulimie est la nôtre. Il ne s’agit pas ici de verser dans la culpabilisation globale, juste de signaler le fait que notre soif de nouveaux films et de nouvelles séries, tout le temps, alimente cette économie axée sur une hausse de l’offre sans limite.

L’appétence pour les nouveautés, et le besoin des plateformes de varier rapidement leurs têtes de gondoles, bouscule le secteur et conduit à des tournages où il faut produire toujours plus de minutes exploitables par jour. A l’autre bout de la fibre optique, le consommateur se place, volontairement, dans une posture de dépendance face à ses robinets du web telle que ne l’auraient jamais osé imaginer les vieilles chaînes de TV comme TF1.

Cette avidité a un prix. L’audiovisuel est un secteur d’une incroyable complexité, avec un mélange de métiers aussi créatif que difficile à gérer. Tourner une minute d’un film ou d’une série requiert des efforts en amont, sur le moment et en aval dont nous n’avons pas idée quand nous nous lovons devant nos écrans. Au moment où tout consommateur occidental veut savoir quel agriculteur a produit le rutabaga qu’il achète le samedi matin au marché ou dans sa boutique bio, il est temps de penser aussi aux petites mains qui fabriquent les fictions dévorées ce même samedi, en soirée.

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