Opinions

Une neutralité à usage interne, par Jean-Marc Béguin

La Suisse a donc une certaine idée de l'avenir de sa défense. On a suffisamment reproché à Adolf Ogi de ne s'occuper que de ses jouets olympiques pour ne pas, aujourd'hui, saluer la publication des lignes directrices sur la future politique suisse de sécurité. Les rapports d'experts ont débouché rapidement sur du concret. C'est réjouissant.

Remarquons au passage qu'on ne parle plus de concept de défense, mais de «sécurité par la coopération». L'évolution économique et politique de l'Europe, tout comme le développement technologique des armements ne laissent, il est vrai, aucune chance à une défense purement nationale d'un petit Etat comme la Suisse. Le Conseil fédéral a su prendre acte de cette nouvelle dimension. Y compris dans la remise en question du concept de neutralité armée.

L'évidence s'impose: une politique de paix ne peut se mener qu'au niveau international. Européen d'abord. La Suisse a déjà fait un pas en participant au Partenariat pour la paix (PPP). Aujourd'hui, elle en fait un deuxième en voulant mettre sur pied un corps armé capable de participer aux missions de maintien de la paix des Nations Unies et de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Le troisième pas, logiquement, serait une adhésion de plein droit à l'OTAN. Ce n'est pas à l'ordre du jour. Pas avant dix ans au moins, souligne Adolf Ogi. L'homme en rêve sans doute, mais il est conscient que le fruit n'est pas mûr. L'OTAN, trop soumise aux intérêts américains, rencontre encore beaucoup d'opposition à gauche. La droite nationaliste, elle, va déjà suffisamment s'étrangler d'indignation à l'idée d'envoyer des bérets jaunes armés à l'étranger, pour ne pas en rajouter d'avantage.

Et la neutralité dans tout cela? Aujourd'hui la situation sur le théâtre européen depuis l'effondrement du mur de Berlin et la fin de l'affrontement idéologique Est-Ouest la rend caduque. Le Conseil fédéral le sait bien. Mais comme l'a avoué Adolf Ogi, son abandon ne serait pas accepté par la population. La neutralité helvétique est certes une coquille vide, mais elle résonnera encore longtemps des échos de notre histoire. Tactiquement, Adolf Ogi a sans doute raison. La priorité pour la Suisse, c'est aujourd'hui l'adhésion à l'Union européenne et à l'ONU. Inutile donc de brouiller inutilement les cartes en y ajoutant un débat intérieur sur la neutralité. Ce débat-là n'intéresse d'ailleurs que les Suisses. On a donc choisi de garder la marque déposée, mais de changer le contenu. La neutralité sera désormais «souple, pragmatique et non bornée». Ainsi fardée, la neutralité ne trompera personne au-delà de nos frontières. Elle n'est formellement maintenue que pour des raisons internes. Et tant pis pour le paradoxe. La paix du ménage helvétique vaut bien ce tour de passe-passe conceptuel. Laissons le temps faire son œuvre. Un jour, le masque tombera de lui-même.

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