Depuis la fin des années 1980, le Tour de France est devenu un spectacle télévisé de portée mondiale. L'organisation de la course, la couverture médiatique, la place privilégiée accordée aux sponsors, l'arrivée des coureurs extraeuropéens, tout a été remanié, repensé, pour profiter du boom de l'économie sportive mondiale. Sur le riche terreau d'une culture populaire du vélo, un véritable phénomène commercial international a jeté ses racines. Et a pris de l'ampleur. Dans le sillage des Jeux olympiques et de la Coupe du monde de football.

Reste que depuis une dizaine d'années, un mal insidieux rongeait l'épreuve. Ce furent les années dominées par le quintuple vainqueur Indurain, puis les révélations sur le dopage organisé au sein du peloton qui donnèrent à l'épreuve un visage de laboratoire scientifique et de pègre d'officines plus que de terrain de jeu pour forçats de la route, selon l'expression d'Albert Londres. Et plus récemment la suprématie de l'Américain Lance Armstrong, maîtrisant son sujet et ses adversaires de bout en bout, commençait à lasser tous ceux qui conservaient à l'esprit que les magnifiques décors alpestres ou pyrénéens méritaient mieux que la mainmise du Texan, écrasant la course de son étonnant coup de botte. Ce mal insidieux – il a pour nom désintérêt – ne frappait pas que la Grande Boucle. Il empoisonnait également le bitume de la Formule 1 avec la tutelle de Schumacher ou les courts de tennis féminins archidominés par les sœurs Williams.

Miracle du centenaire, sursaut bienfaiteur, voilà que le Tour de France offre un visage inattendu. Inespéré. Dès le prologue, on devine des fêlures dans la forteresse. Le roi Armstrong est attaqué, soumis aux assauts répétés de rivaux qui lui refusent la soumission passée. Du jamais-vu. L'Espagnol Beloki découvre le mot audace. Le Kazakh Vinokourov endosse les habits du conjuré. L'Allemand Ullrich se comporte comme un chef de meute. Les trois premiers du classement s'entre-déchirent dans un carré de quelques secondes.

On en était là, dans un Tour «ivre de suspense» et qui «qui ne lâche sa vérité qu'au compte-gouttes» selon les mots de L'Equipe, jusqu'à l'étape d'hier. Une étape qui restera dans la légende. Parce qu'elle est marquée au fer rouge de ce qui est l'essence du cyclisme: l'éventualité de l'échec et le complément indispensable de l'exploit. Et l'un valorise l'autre. C'est ainsi que la souffrance de Armstrong, relégué par Ullrich sur les pentes du mythique Tourmalet, la chute de l'Américain au pied de Luz-Ardiden, cet indicible flottement qui règne chez les assaillants lorsque le maître est à terre vire soudain en énergie débridée, en chevauchée victorieuse pour un homme. En une poignée de minutes, panache, défaillance, chute et amour-propre érigent une de ces cathédrales du Tour de France dont on commentera chaque flèche des années durant. Surtout celles où le mal insidieux du désintérêt reprendra le dessus.

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