Depuis quelques années, à la veille de presque chaque élection au Conseil fédéral, il est difficile d’échapper à la ritournelle sur une sombre «nuit des longs couteaux» lors de laquelle se dérouleraient, au fond des estaminets de la capitale fédérale, d’ultimes tractations, se scelleraient les compromis décisifs. Allusion sans ambiguïté à la célèbre nuit du 29 au 30 juin 1934 pendant laquelle Hitler, investi des pleins pouvoirs par le Reichstag le 23 mars de l’année précédente, s’assura une mainmise totale sur son mouvement en procédant à l’élimination physique d’une centaine des chefs de la SA. La purge dura encore quelques jours.

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Qui eut l’idée saugrenue d’appliquer ce souvenir sanglant aux veillées électorales aux alentours du Palais fédéral, durant lesquelles les destins fédéraux se feraient ou se déferaient? Elle serait apparue en décembre 1983, lorsque les radicaux montèrent, la veille d’une élection, une opération destinée à torpiller la candidature officielle du PS, qui avait sélectionné Lilian Uchtenhagen pour succéder à Willi Ritschard. En une nuit, les radicaux persuadèrent un autre Soleurois, Otto Stich, de se présenter à la magistrature suprême, à laquelle, le 7, il fut en effet élu. Le nom de l’inventeur de cette douteuse métaphore n’est toutefois pas connu.

Elle ne serait pas née dans les parages de la NZZ, pourtant experte en fortes images pour illustrer la politique suisse jugée si morne. N’avait-elle pas usé la première de l’expression, bien plus pacifique il est vrai, de «formule magique» pour qualifier le collège gouvernemental sorti des urnes fédérales en 1959, avec sa répartition des sièges du Conseil fédéral selon les forces des quatre plus grands partis? Non, la formule choc de la «nuit des longs couteaux» serait née sur le plateau, ou du moins dans les coulisses, de la télévision alémanique.

Elections tourmentées

La reprise d’un événement si audacieusement tiré d’une période aussi dramatique, et dont la longévité est difficilement explicable, a au moins un mérite: rappeler que, contrairement à ce que l’on croit, l’aspect souvent routinier des élections au Conseil fédéral n’a pas toujours été la norme. Ces dernières décennies ont donné lieu à des résultats qui ont souvent surpris observateurs et acteurs (élection de Chevallaz, Ritschard et Hürlimann en 1973, contre l’avis de leurs états-majors respectifs, de Metzler en 1999 contre un vieux briscard de la politique suisse, de Blocher en 2003 malgré les nombreux adversaires qu’il comptait dans l’hémicycle). Et on ne parle pas des manœuvres conduites par la gauche et Le Centre (ex-PDC) pour faire élire Widmer-Schlumpf en 2007.

Mais ces élections tourmentées, rares dans l’ensemble, ne faisaient que renouer avec les élections de la seconde moitié du XIXe siècle, beaucoup plus agitées. Dans les débuts de la Confédération «moderne», chaque élection au Conseil fédéral est un combat, parfois compliqué d’ailleurs par le peu d’envie manifestée par certains candidats courtisés de s’exiler sur les bords de l’Aar… Divergences doctrinales, intérêts contradictoires au sein du radicalisme dominant, lassitude envers certains conseillers fédéraux interfèrent dans des élections pas toujours jouées d’avance.

Des désirs de «putsch» et autres complots s’ourdissent, chaque élection constitue un signal. Tout finit en général par rentrer dans l’ordre, mais les esprits s’échauffent souvent… Ce fut particulièrement le cas dans les années 1872-1874, où s’est décidé l’avenir constitutionnel du pays et alors que fédéralistes et centralisateurs s’opposaient avec vigueur. L’élection d’un Zurichois avec l’aide des fédéralistes romands en 1872, qui avaient fait échouer peu avant un projet de Constitution jugé trop centralisateur, fit espérer à ces derniers, mais en vain, qu’il serait des leurs.

Que l’on ne s’y trompe pas: ces incidents ne perturbèrent pas vraiment l’organisation gouvernementale de la Suisse, adossée à une stabilité imperméable à tous les coups de couteaux… suisses.

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