Opinion

Une nuit de la philosophie… sans philosophie

OPINION. La première édition de la «Nuit de la philosophie» à Lausanne, le 21 novembre, rate sa cible, estime Judith Würgler, assistante doctorante de la chaire de philosophie générale de l’Université de Neuchâtel.

Les non-philosophes ont souvent une image erronée de ce que nous, les philosophes de formation, faisons dans nos recherches. Il est donc important de communiquer avec le public non académique. L’organisation de la «Nuit de la philosophie», pour la première fois à Lausanne le 21 novembre, doit donc être saluée dans son intention de «rendre la pensée philosophique accessible à toutes et tous».

Grande vacuité

TOUTEFOIS, les bonnes intentions n’ont pas été concrétisées par les organisateurs. En effet, l’événement véhicule une image complètement déformée de la philosophie. Voilà pourquoi:

1) Aucun thème philosophique

En premier lieu, aucune des conférences ne porte sur une question ou un thème central de la recherche philosophique. L’explication est évidente: les organisateurs ont choisi des thèmes qui «parlent aux gens», c’est-à-dire qui traitent de problèmes concrets et quotidiens. L’objectif est donc de plaire plutôt que d’honorer l’intelligence. Dans cette soirée, il ne sera pas question de la nature du soi ou de la pensée, de la nature du temps, de la nature de la connaissance scientifique, il ne sera pas non plus question de théories morales et politiques, de métaphysique ou d’ontologie sociale, ni même de bioéthique. Pourtant, ce sont ces thèmes qui occupent la recherche philosophique en Suisse romande. Les participant-e-s n’en sauront rien.

Le programme proposé suggère faussement que la philosophie n’a pas d’objet spécifique, que l’on peut faire de la philosophie en discutant de tout et n’importe quoi, qu’il suffit d’adopter «l’attitude du philosophe» (entendez un personnage romantique, un peu étrange, qui «réfléchit beaucoup», dit beaucoup de choses profondes que personne ne comprend et a un avis sur tout).

2) Aucune méthode philosophique

La catastrophe aurait pu être évitée si, faute de transmettre une image appropriée du contenu de la philosophie, les organisateurs avaient veillé, au moins, à donner une image correcte de la méthode philosophique. De nouveau, on ne peut être que déçus. En effet, les organisateurs proposent de philosopher en faisant du théâtre, de la danse, du slam, une ronde, des concerts, une promenade… Si on peut encourager l’idée de transmettre des résultats de recherche par des voies non traditionnelles, il est complètement absurde de laisser croire que l’on peut APPRENDRE à philosopher par la danse, le théâtre, la balade…

A la fin de la soirée, chacun saura danser, improviser, slamer, méditer dans la nature, mais personne n’aura appris à développer un argument, à identifier une faute logique, à identifier les positions d’un débat, à articuler clairement sa pensée, à faire preuve d’imagination en développant une expérience de pensée… Certes, apprendre une méthode pour réfléchir correctement, c’est moins stimulant que de faire des pirouettes, mais ce n’est que de cette manière que l’on peut faire avancer la recherche. Il est regrettable aussi que personne ne découvre, durant cette soirée, que la philosophie est ludique et drôle, même lorsqu’elle est pratiquée avec sérieux.

3) Aucun-e philosophe

Si cela ne suffisait pas encore, il s’avère que presque aucun-e des intervenant-e-s n’est philosophe «professionnel-le». On pourra écouter un chimiste, des psychologues, un secrétaire de la société d’espéranto, une poète, un médecin, un sociologue et éco-théologien, une «divulgatrice scientifique»… mais ni professeur-e, ni doctorant-e en philosophie. Le plus insultant vient quand même de la conférence qui propose de «réinventer la philosophie». La conférence est animée par «le bouillonnant Pecub», un conseiller en entreprise ou quelque chose de ce genre. De quoi nous parlera ce réformateur de la philosophie? La description est pour le moins obscure. On nous dit, entre autres, que: «Les accidents de génie se succèdent et s’accélèrent en mode spirale sans fin. L’exercice se fait en pratiquant la glandouille, «allongé dans la masse gliale», les yeux fermés. Au départ des jouissances un prédicat stupide. Plus c’est stupide et plus le cerveau est stimulé. Comment la vapeur d’eau précieuse circule-t-elle dans la plomberie neuronale? A la fin de l’exercice, vous retrouverez l’enfant inventeur qui habite encore votre chair et le penseur sera libéré de la pensée imposée.»

Un moment divertissant

Voilà une description parfaite du genre d’écriture que nous exécrons en philosophie. Si le but des organisateurs était de montrer que les philosophes n’ont rien à dire, l’objectif est réussi. C’est bien dommage pour nous. (Heureusement, il y a quelques exceptions, comme la conférence «Etre immortel?» animée par Emilie Bretton, ou «Je pense, je suis» de Sébastien Waegell et éventuellement «Philosopher avec nos aînés». Ces trois ateliers sont animés par des personnes bénéficiant d’un master en philosophie.)

Si le but des organisateurs était de montrer que les philosophes n’ont rien à dire, l’objectif est réussi

En conclusion, si vous voulez vous faire une idée de ce qu’est la philosophie aujourd’hui, il n’est pas certain que la «Nuit de la philosophie» soit l’événement qu’il vous faut. Si vous voulez passer un moment divertissant, en abordant sans méthode des questions du quotidien, alors l’événement répondra certainement à vos attentes.

Lire aussi: Quand la philosophie répare le pire

Publicité