Globalement, les Suisses sont prudents, ce qui leur a plutôt bien réussi, notamment quand on observe le délabrement des pays voisins où prodigalité et insouciance étaient la règle. Voilà qu’on découvre les Suisses aussi bien myopes.

Les autorités fédérales, qui consacrent 1726 millions à leurs deux Ecoles polytechniques, s’interrogent actuellement sur le coût des études supérieures. Il est question de permettre aux EPF de doubler leurs droits d’écolage. D’où un émoi compréhensible, notamment chez les étudiants. Pour accompagner une telle mesure, on aurait pu s’attendre à un discours du type: «Il s’agit des deux meilleures écoles d’ingénieurs du monde, hors sphère anglo-saxonne. Ceux qui en sortent ­diplômés ont la garantie quasi automatique d’un rendement maximal sur le marché du travail. Dans ces conditions, ça n’est que justice de facturer un diplôme d’excellence.» Après tout, chez Alain Ducasse, le plat du jour coûte plus cher que la salade de museau du buffet de la gare.

Pourtant, telle n’est pas l’explication servie aux étudiants. «Les droits d’écolage vont augmenter car vous êtes de plus en plus nombreux à candidater dans ces établissements.» L’argument est consternant. En quoi les étudiants, dont l’avis sur l’accroissement des effectifs n’a jamais été sollicité, sont-ils concernés par la politique d’admission qu’ont pratiquée les deux EPF? Si demain les deux EPF décident de quadrupler leurs effectifs d’étudiants, ces derniers doivent-ils s’attendre à ce que leurs droits d’écolage suivent la même courbe?

Les Suisses se félicitent à juste titre du cosmopolitisme de leurs hautes écoles universitaires (HEU), où se pressent des étudiants venus non de pays où l’enseignement supérieur est dégradé mais des meilleurs établissements étrangers. Plutôt que de se rengorger de ce succès, la Suisse devrait plutôt s’inquiéter du faible nombre de ses propres étudiants inscrits en master et en doctorat. Il n’est pas sain en effet que plus de la moitié des doctorants soient étrangers, pourcentage qui culmine à 76% à l’EPFL. D’une part, parce que les politiques ont multiplié à l’intention des diplômés étrangers les obstacles à leur installation durable en Suisse, ce qui revient à incuber une valeur ajoutée poussée ensuite vers d’autres pays, qui sauront l’exploiter. Ensuite, rien ne garantit que, dans dix ans et suite à l’essor des hautes écoles dans les pays émergents, ces meilleurs cerveaux étrangers continuent à s’exiler en Suisse. A l’heure actuelle, la Suisse finance donc le passager clandestin qu’elle expulse au terme de sa longue formation, très coûteuse pour la collectivité helvétique.

Simultanément, la Suisse s’applique à dissuader les étudiants indigènes à poursuivre des études longues. En veut-on la preuve? Pour financer leurs études, les étudiants suisses ont deux possibilités. Soit la famille paie (dans 56% des cas), soit tout de même 100 000 francs sur une durée de 50 mois, en imaginant que l’étudiant réussisse ses examens sans casse. Soit, dans l’hypothèse où la famille ne dispose pas des ressources nécessaires ou refuse son aide, le travail salarié. Quand, par «nécessité financière», 35% des étudiants suisses travaillent parallèlement à leurs études, on diagnostiquera que quelque chose ne tourne pas rond en Helvétie. Les études supérieures ne sont pas un luxe que les contribuables suisses consentent à leur jeunesse désœuvrée. Et pour pénitence de ces études, les étudiants suisses n’ont pas à devoir trimer en sus de leurs considérables heures d’enseignement. Qu’on se le dise: HEU et HES ne sont pas des variantes studieuses du Club Méditerranée, mais les lieux où s’élabore la prospérité future que tous les Suisses aspirent à protéger. Au reste, de récentes enquêtes d’opinion montrent à quel point les citoyens contribuables sont conscients de ce que leur apporte un système de formation et d’enseignement du meilleur niveau.

En l’état, les étudiants suisses doivent donc soit se soumettre à l’ordre familial qui financera leurs études, soit travailler parallèlement aux enseignements reçus. Il existe pourtant des solutions pour desserrer ces carcans débilitants: d’abord les bourses. A voir les statistiques, on mesure qu’elles n’ont pas la faveur de la population, qui grimace à voir ses impôts subventionner des jeunes qui passent leur temps sur des livres. Et puis il y a le prêt bancaire, initié sur une large échelle en Grande-Bretagne voilà dix ans, dans le moment où les travaillistes emmenés par Tony Blair triplaient les droits d’inscription, avant de les tripler une nouvelle fois en 2012. Tous adultes, et tous en âge de porter un fusil d’assaut, les étudiants doivent aussi pouvoir s’endetter, plutôt que de partager leur temps d’études avec un mi-temps dans une surface commerciale. S’endetter est autorisé pour l’achat d’un congélateur, d’un véhicule, voire pour spéculer, mais ne l’est pas sitôt que la personne se forme au plus haut niveau. A défaut d’une politique de bourses, dont on devine qu’elle se heurte à la ladrerie d’une large partie de la population suisse, il faut que les étudiants puissent s’endetter avec, comme en Grande-Bretagne, une politique de remboursement qui s’étale non sur deux ans mais sur vingt-cinq ans, qui soit conditionnée à des revenus minimaux et exempte de caution parentale. Ces prêts sans intérêt et garantis par la Confédération rendraient plus digeste la hausse des droits d’écolage, si elle doit advenir. Ils libéreraient encore un grand nombre d’étudiants suisses de l’obligation qui leur est faite de travailler parallèlement à leurs études qui, du coup, seraient probablement raccourcies car affectées d’un meilleur taux de réussite. Ainsi verrait-on probablement des étudiants suisses en plus grand nombre dans les filières master et doctorales, et notamment des femmes dont les effectifs s’effondrent au fil des études supérieures: quand elles représentent 60% des étudiants en licence, elles ne sont plus que 44% au niveau du doctorat. Ainsi, le concept de «relève» cesserait d’être invoqué de manière incantatoire pour passer dans les actes. Même si ma préférence va évidemment pour le système de bourses, les prêts bancaires à taux nul sont une alternative à la surprenante carence de financement qu’offre la Suisse à sa jeunesse estudiantine.

Des prêts libéreraient de nombreux étudiants suisses de l’obligation qui leur est faite de travailler parallèlement à leurs études

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