On a perdu la prochaine récession! Cela résonne un peu comme une enquête de Sherlock Holmes ou d’Hercule Poirot. La récession de 2008 était assez classique: crises immobilières, financières et chômage. Mais pour la prochaine, les indices sont contradictoires. Aura-t-elle lieu ou est-ce une illusion?

Pour définir une récession, le plus simple est de regarder la décroissance du PIB pendant deux trimestres. Aux Etats-Unis, on y est: -1,6% au premier trimestre, -0,9% au deuxième. Pourtant, le gouvernement préfère attendre le verdict du Bureau national de la recherche économique qui inclut d’autres critères tels que le chômage. On va probablement substituer le terme de contraction à celui de récession. Quoi qu’il en soit, l’économie se ralentit.

Ensuite, il faut rechercher des indices annonciateurs. La chute drastique du prix des métaux de base, comme le cuivre que l’on retrouve dans pratiquement tous les produits industriels, l’aluminium, le zinc ou l’étain n’est jamais un bon signe. L’indice des achats des directeurs d’approvisionnement des entreprises (PMI) repasse un peu partout en dessous de 50, ce qui indique une chute de la production. Enfin, les indices de confiance des consommateurs dégringolent. Les ventes de détail en Allemagne ont chuté de 8,8% et Walmart aux Etats-Unis déstocke avec des rabais considérables.

Il y a donc de fortes présomptions de récession. Mais le cas est mystérieux parce que d’autres indices, comme l’emploi sont plutôt bons. Aux Etats Unis, la consommation résiste mieux que prévu. Cela incitera, sans doute, les gouvernements et les banques centrales à courir le risque d’une légère récession pour combattre l’inflation. Bien sûr, personne ne va le dire, mais cela aurait plusieurs avantages.

Aux Etats-Unis, une récession douce permettrait de ralentir une inflation qui atteint désormais 8,5%. Si la demande baisse, on peut estimer que la pression sur les prix diminuera aussi. Les Américains pensent qu’ils peuvent accepter une récession douce, car l’économie reste solide dans ses fondements. Le marché de l’emploi n’a jamais été aussi fort avec un chômage de 3,5%.

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En Europe, la priorité est aussi de lutter contre l’inflation, mais celle-ci est différente de celle d’outre-Atlantique. Elle est essentiellement le résultat de l’augmentation des prix de l’alimentaire et de l’énergie. En moyenne, un ménage européen paiera cet hiver plus de 4000 francs pour son énergie, trois fois plus qu’il y a un an. Une récession douce permettrait de réduire la consommation d’énergie des entreprises et des ménages et ainsi de passer l’hiver.

De plus, les prochains mois verront aussi le retour de la realpolitik. Les Etats-Unis et l’Europe ont compris que les flux économiques ont changé avec la guerre en Ukraine. La Russie et la Chine sont considérées comme moins sûres. Néanmoins, pour réorienter les canaux d’approvisionnement et de vente, il faut au moins six mois. De l’autre côté, les pays ciblés ont besoin d’autant de temps pour rediriger leurs exportations.

Logique de blocs

Pendant cette période, on verra un relâchement des sanctions. C’est ce qui se produit déjà au niveau européen, par exemple en levant les interdictions sur les assurances de bateaux transportant des produits russes ou en autorisant quelques importations de pétrole et de gaz russes. La réouverture des acheminements de céréales depuis l’Ukraine est un autre signe. Mais il faudra encore 371 bateaux pour acheminer les plus de 20 millions de tonnes bloquées dans les ports.

Pour atténuer l’impact d’une récession, les gouvernements occidentaux visent l’excès d’épargne que les ménages ont accumulé pendant la pandémie, de l’ordre de 3000 milliards de francs. Cela devrait permettre de réduire les conséquences sur le chômage ou le coût de la vie. Et si cela ne suffit pas, les gouvernements et les banques centrales continueront d’approvisionner les ménages en liquidités.

Les six prochains mois seront donc une période de transition. Tout le monde va tirer les conséquences de l’effondrement d’un monde global et ouvert vers un monde toujours global mais fracturé en blocs. Les modèles d’affaires ont changé, les approvisionnements aussi. Les attitudes des consommateurs, leurs achats en ligne ou leur travail hors du bureau vont aussi nécessiter une réorganisation des entreprises.

Le passage d’une économie à une autre se fera donc à travers cette récession atypique ou introuvable. Elle marque une fracture entre deux époques de globalisation et, surtout, entre deux mondes politiques, l’un libéral, l’autre autocratique. A qui profitera le crime? 2023 nous le dira.

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