L’accident tragique de l’avion du président Kaczynski aura sans doute des conséquences heureuses sur les rapports entre les deux frères slaves russes et polonais bien au-delà de ce qui est déjà esquissé. Quelque chose semble inversé dans le cours orageux et souvent sanglant des relations entre les deux grands voisins, dont l’un choisit le christianisme latin, et l’autre le grec, l’un fut une monarchie républicaine soumise à l’anarchie de sa petite noblesse jusqu’aux fameux trois partages de la fin du XVIIIe siècle entre Russie, Empire autrichien et royaume de Prusse. Katyn, lieu du crime de guerre le plus monstrueux de l’histoire ordonné par Staline et son Politburo, fut un point de presque non-retour dans les relations entre les deux pays. Or Katyn vient de réconcilier les deux nations.

«De nos fautes devant la Pologne, à nous en Russie, il fut tant parlé, et c’est tellement empilé dans notre mémoire qu’il est inutile d’argumenter», écrit Soljenitsyne, et en effet, toute l’intelligentsia russe, depuis Alexandre Herzen, a battu sa coulpe devant les Polonais. «Les trois partages de la Pologne. L’écrasement des révoltes de 1830 et 1863. Puis la russification. Au XXe siècle, les douloureuses contorsions pour éviter de donner son indépendance à la Pologne, la conduite ambiguë et retorse du pouvoir russe dans les années 1914-1916.» Parlant de l’époque soviétique, l’écrivain ajoute: «L’ignoble coup de poignard dans le dos de la Pologne à l’agonie le 17 septembre 1939; le massacre de l’élite de la Pologne dans nos camps et plus particulièrement à Katyn; notre perfide arrêt sur la rive droite de la Vistule en août 1944, nos jumelles braquées sur l’écrasement des forces nationales polonaises par Hitler – afin que ce ne soient pas eux qui se relèvent, mais nous qui trouvions qui mettre au gouvernement. (J’étais moi-même à côté et je le déclare haut: notre offensive avait une telle dynamique que forcer la Vistule était dans nos possibilités, et aurait changé le destin de Varsovie.)»

La mention de Katyn figure en plusieurs endroits de L’Archipel du Goulag. En particulier est mentionné le docteur Kolesnikov, un des «experts» qui ont signé le rapport de la Commission de Katyn (mettant le massacre sur le compte des Allemands). Kolesnikov finit au Goulag, où il fut «envoyé par la Providence» et par les autorités «pour qu’il ne bavarde pas». Car, écrit, Soljenitsyne, «le Maure n’était plus nécessaire.» Le 26 février 1976, dans une interview à la radio anglaise, Soljenitsyne s’en prend violemment à la Grande-Bretagne autant pour la remise à l’URSS des prisonniers de guerre soviétiques renvoyés contre leur gré (et qui filèrent tout naturellement au Goulag), que pour leur «pragmatisme» qui dictait de ne pas remarquer le transfert de peuples entiers en Sibérie, de laisser mettre sur le compte de Hitler le massacre de Katyn, d’oublier l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie.

Le plus souvent, Soljenitsyne impute les crimes ainsi commis au régime communiste, mais pour ce qui est de la Pologne il endosse la faute, et il écrit «nous», prenant à son propre compte de Russe toute la faute. Bien sûr il voit aussi de la faute du côté polonais: depuis la prise de Smolensk, puis de Moscou par les Polonais au début du XVIIe siècle, les torts lui semblent partagés et le repentir polonais vis-à-vis de la Russie ne s’est jamais manifesté. Autant l’intelligentsia russe a chargé sur son épaule le repentir russe, autant la Pologne épanouie, forte, sûre d’elle, d’avant son déclin, a conquis, soumis Russes et Cosaques sans le moindre repentir dans sa littérature. Et une fois renée, la Pologne veut à nouveau conquérir Kiev, avoir accès à la mer Noire, s’empare de Vilnius arraché à la faible Lituanie et détruit des églises orthodoxes. «Comment pouvons-nous nous élever au-dessus de cela, si nous ne pratiquons pas le repentir mutuel?»

La leçon semble entendue, Comme si les deux côtés avaient médité les fortes paroles de l’écrivain russe. Comme si la tragique querelle de Pouchkine et Mickiewicz, les deux frères en poésie devenus sourds l’un à l’autre après l’insurrection polonaise de 1830, et son écrasement (que le poète Tioutchev comparait au «sacrifice d’Iphigénie) était non pas oubliée mais transcendée.

Il a vécu chez nous,A l’étranger. Pourtant son âme Ne nourrissait aucune haine, et nousL’avons aimé… Il partit. […]Et de loin jusqu’à nousParvient la voix haineuse du poèteSa voix connue. Ô Dieu, touche son cœur,Que Ta paix et Ta vérité l’éclairentEt rends-lui…

Pour Pouchkine, Lumières et Empire étaient liés, il ne faut pas l’oublier. «Dès que Pouchkine eut fermé les yeux, la rupture de l’empire et de la liberté dans la conscience russe s’accomplit irrémédiablement.» (Fedotov). En 1843, pour le jubilé de l’historien Granovski, le poète slavophile Khomiakov leva sa coupe en disant: «Au grand poète slave absent!» Tous se levèrent et burent silencieusement au grand exilé. Plus tard, Herzen, lorsqu’il rencontre les proscrits polonais à Paris, est interloqué, ne répond pas au toast que porte Mickiewicz à Louis Napoléon, et il a cette formule: «Ils avaient un passé riche, nous, une grande espérance. Leur poitrine était couverte de balafres, nous ne faisions que fortifier nos muscles pour en recevoir. […] Les Polonais sont des mystiques, nous, des réalistes.»

Quand survient la seconde révolte polonaise, en 1861, l’idée slavophile a commencé à se dégénérer. Mikhaïl Katkov, le rédacteur en chef des Nouvelles de Moscou, consacre en 1864 vingt-six éditoriaux à la «question polonaise». La représentation théâtrale polonaise est finie, écrit-il. L’Europe n’a pas bougé pour son enfant. «La Pologne est morte, mais son fantôme revient comme un vampire sucer le sang des vivants, et ce fantôme de Pologne est la plus méchante plaie des Polonais.»

Mais il reste toujours de grands avocats de la Pologne martyrisée et le philosophe Vladimir Soloviev dresse un parallèle entre Polonais et Juifs: ce sont les deux grandes nations religieuses de l’Europe. La Pologne est chrétienne d’Occident et slave de sang. «Avec la Pologne nous avons affaire non pas avec les formes extérieures de la civilisation occidentale, que nous avons d’ailleurs adoptées, tout comme les Polonais, mais avec le principe spirituel de la vie et de l’histoire de l’Occident, et nous pouvons d’autant moins l’ignorer qu’il est pour nous incarné dans une nation proche et intimement liée à nous.»

Certes la Pologne récente a toujours eu ses russophiles même aux pires années: les trois numéros spéciaux de la grande revue d’émigration Kultura en furent des preuves éclatantes, on y lit en particulier les essais de Czeslaw Milosz. Et en Pologne soviétisée, mais toujours rebelle, il y eut Andrzej Drawicz, qui fut ministre de Mazowiecki, Woroszylki, poète et russisant, Adam Michnik, qui a souvent rapproché les deux sociétés.

Mais cette fois-ci, la Pologne découvre les gestes d’amitié et de repentir de la Russie officielle, pas celle des dissidents, des émigrés, des opposants. Et il s’agit donc d’un changement considérable, qui complète le renouvellement d’une amitié entre Pologne intellectuelle et Russie dissidente. Les gestes sans faute du pouvoir russe actuel changent profondément une donne historique qui semblait immuable. Ce qui peut sortir de cette nouvelle donne, c’est non seulement l’établissement d’une amitié réelle entre les deux grands pays voisins que tout avait séparé dans l’histoire, mais c’est également une mutation psychologique de l’Europe: La «nouvelle Europe», de Brzezinski, était une Europe de l’Est traumatisée par le règne soviétique, les insurrections réprimées à Berlin, Varsovie, Budapest, une Europe qui freinait forcément tout rapprochement avec la Russie actuelle. Si le rapprochement spectaculaire d’aujourd’hui se confirme, c’est non seulement la Pologne, mais toute cette Europe de l’Est qui peut, rapidement, voir fondre ses hantises, ses peurs, ses ressentiments. C’est aussi une Russie engoncée dans ses préjugés et complexes, qui a vu, à l’heure de plus grande écoute possible, sur les écrans de la première chaîne qui est reçue jusqu’au fin fond du pays aux onze fuseaux horaires, le terrible film du réalisateur polonais Andrzej Wajda sur Katyn. Un film qui a la grandeur de ne pas être anti-russe, mais qui montre le massacre comme jamais aucun Russe ne l’avait vu.

De plus, il existe aussi des données objectives pour ce rapprochement: de larges pans des pays ex-soviétiques ou anciens satellites parlent russe, ont gardé des liens culturels avec la société russe, et aussi des liens économiques: en définitive, il n’y a pas que le gaz russe, la production de ces pays est souvent mieux calibrée pour le marché russe que pour les marchés occidentaux. De nombreuses déconvenues ont surgi vis-à-vis de l’Europe occidentale. Culturellement parlant, dans le théâtre, le cinéma, et bien d’autres aires culturelles les liens de naguère sont prêts à se renouveler, même dans les pays Baltes, au moins pour ce qui est de la Lituanie.

Et du même coup c’est toute l’Europe qui peut voir se rééquilibrer son axe, car l’hostilité de la Pologne était l’obstacle majeur au renouvellement du traité d’amitié entre l’Europe et la Russie, et plus généralement, à l’enterrement de la méfiance. Les premiers pas russes, à l’occasion du drame de Smolensk, sont sans ambiguïté. Le président Medvedev dans la cathédrale de Wawel, hochant affirmativement la tête en entendant mentionner le crime de Katyn, le paysan du Kamtchatka en regardant l’émouvant film de Wajda ont sans doute fait ce pas. La Pologne y répond, il y a là une chance pour l’Europe, pas la bruxelloise, mais l’Europe tout court.

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