Le monde académique est devenu un environnement de travail toxique. L’article de la Tribune de Genève intitulé «Burn-out en série chez les chercheurs genevois» (8.1.2020) offre un témoignage éclairant sur une réalité méconnue. Il souligne que les conditions de travail très précaires sont le lot commun des doctorant-e-s, post-doctorant-e-s et autres enseignant-e-s et chercheurs-euses réuni-e-s sous l’appellation de «corps intermédiaire» – et ce pendant de longues années: contrats à durée déterminée et à temps partiel, salaires insuffisants, dépendance personnelle aux professeur-e-s, problèmes de management, inégalités de traitement, harcèlement, multiplication des burn-out. Mais comment en est-on arrivé là? Cette réalité relève d’un problème structurel qu’il est nécessaire de prendre à la racine afin d’y apporter des réponses.

L’effet Bologne

Le système académique international a connu une restructuration profonde avec la mise en place du processus de Bologne. Celui-ci a permis de créer un espace européen de l’enseignement supérieur en mettant en concurrence les universités. Dans ce contexte, le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS) se donne pour mission d’encourager la compétitivité et la mise en réseau de la recherche scientifique suisse au niveau international (art. 1 de ses statuts). Au sein des universités et hautes écoles spécialisées (HES), dont la marge de manœuvre se réduit, cela s’est traduit par une mise en concurrence extrême des chercheurs-euses à l’échelle internationale. Pour espérer trouver une stabilité professionnelle après le doctorat, il est désormais indispensable de disposer d’articles dans des revues prestigieuses, évalués de façon anonyme, suivant un processus long et pénible. Sans compter que l’anglais (et la forme d’écriture scientifique standardisée) a pris le dessus sur les langues nationales. Individualisée, la performance est mesurée d’après des critères précis, qui imposent à chaque chercheur-euse d’indiquer explicitement dans son CV sa «productivité scientifique» (sic). L’impact factor (citations des travaux par les pairs) détermine toujours les chances d’obtention d’une chaire, peu importe s’il conduit à l’auto-référentialité ou à la multiplication d’articles sans plus-value pour la science.

L’injonction d’une mobilité internationale favorise des profils conjugaux particuliers, au risque d’impliquer le renoncement à une vie familiale et d’accroître les inégalités de genre

Les effets de cette mise en concurrence sont néfastes tant pour la santé des chercheurs-euses que pour la qualité des connaissances produites. Les rapports de travail se dégradent fortement. Il n’est pas rare qu’un-e collègue de bureau soit vu-e comme un-e concurrent-e direct-e. Pour répondre aux critères d’éligibilité, il faut travailler régulièrement le soir et le week-end. L’injonction d’une mobilité internationale favorise des profils conjugaux particuliers, au risque d’impliquer le renoncement à une vie familiale et d’accroître les inégalités de genre. Les burn-out en série – qui connaissent une forte hausse généralisée (NZZaS, 12.1.2020) – témoignent de la solitude dans laquelle les souffrances sont vécues. Une situation renforcée à l’université par l’absence d’organisations de défense collective de type syndical.

Les mécanismes de concurrence

Pour ces différentes raisons, il nous semble de plus en plus urgent que le Conseil fédéral, le FNS, les universités et HES prennent au sérieux ce mal-être profond et qu’ils en tirent les conséquences en matière de politique de la recherche. Un premier pas vers des mesures concrètes pouvant éviter que le travail académique ne porte atteinte à la santé et à la vie familiale consisterait à réduire les mécanismes de mise en concurrence des chercheurs-euses. Le développement d’un statut intermédiaire stable et la limitation des financements par projet doivent être sérieusement envisagés. La réflexion devrait également questionner l’impératif d’une mobilité internationale (lorsqu’elle se fait contre la volonté des chercheurs-euses) et une course à la productivité à tout prix.

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