Edito

Une rentrée visionnaire

«1984», «La Servante écarlate», les dystopies qui nous aident à penser le présent sont à la mode. En cette rentrée littéraire, les romanciers s’en emparent avec avidité

C’est notre monde mais il semble décalé. Les personnages ont une mémoire, un passé qui ressemble au nôtre. Ils sont nos contemporains, c’est nous dans quelques années, ou nos descendants pas si lointains. Pourtant, dans cet univers familier, l’étrange s’est répandu. Quelque chose cloche et, souvent, glace. L’angoisse est politique, sociale, un monde entier claudique…

En littérature (ou au cinéma, friand du genre) on appelle ça une dystopie. 1984 de George Orwell, Le Meilleur des mondes de Aldous Huxley, La Servante écarlate de Margaret Atwood, Impossible ici de Sinclair Lewis, Soumission de Michel Houellebecq ou Le Dernier monde de Céline Minard en sont autant d’exemples.

Dystopies

Une catastrophe, une (r) évolution politique ou scientifique a eu lieu et plus rien ne ressemble à rien, même si tout demeure, curieusement proche. Le résultat est – la plupart du temps – effrayant: Big Brother est au pouvoir, les humains sont strictement encadrés, les femmes asservies et réparties en castes, un démagogue populiste arrive à la Maison Blanche, la France s’enfonce dans des délires identitaires, il ne reste plus qu’un homme sur terre.

Dans cette rentrée littéraire 2017, les dystopies ont la part belle. Elles apparaissent sous la plume d’écrivains qui n’en sont pas forcément coutumiers. Les voilà qui troquent leurs histoires d’amours, leurs récits de voyages, leurs plongées dans le passé pour des thèmes futuristes. Révolte de clones, séduisantes chimères génétiques, incident nucléaire, Internet qui s’éteint tandis que continue la quête d’immortalité et qu’un mur s’élève entre Orient et Occident, les écrivains rivalisent d’imagination.

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Pourquoi les dystopies sont-elles à la mode? Parce qu’elles prennent place à côté du présent, mais que c’est bien d’ici et de maintenant qu’elles parlent. Fulgurances des mutations obligent, notre monde n’apparaît-il pas, lui aussi, soudain étrange et claudiquant? N’a-t-on pas l’impression face à l’avènement de Donald Trump, à la recrudescence d’attentats spectaculaires, à Fukushima, face au cortège de clones et de légumes transgéniques, face aux ambitions de l’intelligence artificielle et du transhumanisme, de vivre une dystopie en direct?

C’est là que les romanciers entrent en scène. Visionnaires, exorcistes, chamanes, hommes ou femmes médecines des temps modernes, ils nous donnent à voir en face, dans leurs miroirs de fiction, nos peurs, nos outrances et peut-être nos désirs secrets. Par là, ils nous préparent au nouveau monde. Lançant leurs personnages – comme autant de «fictionautes» – à la découverte des mondes décalés, les écrivains nous les rendent plus intelligibles, plus vivants, plus déchiffrables. Et nous aident à penser et à apprivoiser le futur quelque inquiétant qu’il soit.

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