Ma semaine suisse

Une révolution en chaussettes

Un peuple qui met des chaussettes dans ses sandales ne saurait être vraiment rebelle. Quand on limite la liberté de ses orteils par le confort du coton, on ne devrait pas songer à renverser le pouvoir.

A un mois et demi des élections fédérales, personne ne s’attend donc à une révolution de palais. Tout au plus à un glissement de quelques sièges à droite. Qui pourrait toutefois déboucher sur une majorité entre Parti libéral-radical et UDC. Mais rien qui remette en cause la légendaire stabilité du système politique.

Du moins aimons-nous à le croire. Car en vingt ans, l’incroyable ascension du modeste parti qu’était l’UDC a profondément modifié non seulement le climat et le paysage politiques, mais surtout le mode de fonctionnement de la démocratie suisse, ses règles du jeu.

On doit cette véritable révolution culturelle à Christoph Blocher, qui a construit et professionnalisé l’appareil du petit parti bourgeois, lui a forgé une idéologie absolutiste et a ébranlé le monde paisible de la politique suisse des années 1970. Il a largement contribué à européaniser la culture politique. Ce révolutionnaire conservateur nous réserve plus d’un paradoxe.

Jusqu’au tournant du siècle, l’impératif de la cohésion nationale servait de programme politique aux libéraux comme aux socialistes. Mais la radicalisation de l’UDC a libéré le discours, cassé les règles, mis fin à l’hypocrisie d’un état d’âme collectif et unanime. Il suffisait de rendre visite à la fête électorale de l’UDC dans les Grisons, au pays de Heidi, pour constater son affranchissement du mythe de la concordance.

«L’UDC des Grisons combat les baillis de l’UE au sein du Conseil fédéral», affirmait à l’entrée le panneau de bienvenue en dénonçant le «diktat de la Berne fédérale». Comme s’il s’agissait de la tyrannie des Habsbourg. Les traîtres se seraient installés jusqu’au sein du pouvoir.

Ce printemps, devant une autre assemblée, la conseillère nationale Céline Amaudruz pouvait gaillardement qualifier d’ennemis «la conseillère fédérale Doris Leuthard, le PDC et le soi-disant centre bourgeois». Il y a une telle jubilation dans ces propos subversifs que les anciens soixante-huitards seraient malvenus de s’en offusquer.

Positivement, l’irruption de l’UDC et la polarisation du débat ont mis fin au néocorporatisme qui caractérisait la formation des décisions et fait éclater la logique des blocs. De fait, constatent les politologues, la phase pré-parlementaire, lors de laquelle les groupes d’intérêts pouvaient aisément cimenter leurs positions, a perdu de son importance. Les décisions s’élaborent désormais au sein des commissions dans de véritables affrontements. Dans les séances plénières, la logique des blocs, qui voyait la gauche systématiquement isolée, a cédé le pas à des recompositions d’alliances au cas par cas.

Pour le politologue bernois Adrian Vatter, la forte polarisation du parlement, l’ascension fulgurante d’une UDC gesticulante dans le plus pur style d’un parti d’opposition, les campagnes électorales marquées toujours plus par la confrontation et un gouvernement qui agit de moins en moins comme organe collégial ont renforcé les doutes sur l’exemplarité de la Suisse comme démocratie de concordance. Nous n’en sommes pas encore au stade de la démocratie concurrentielle. Mais déjà aux coalitions restreintes. Le système de concordance a vécu.

La révolution conservatrice est en marche. En sandales et chaussettes.

Quand on limite la liberté de ses orteils par le confort du coton, on ne devrait pas songer à renverser le pouvoir

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