Il était une fois

Une seconde intercalée dans le temps de l’histoire

Depuis que l’on mesure le temps, la seconde a été définie comme une part de la durée du jour solaire moyen, la 86 400e. C’est l’étalon du temps dit «astronomique». Il est proche de la période de battement du cœur d’un homme adulte au repos. Il a un défaut: il est irrégulier, du fait du ralentissement de la rotation de la Terre au fur et à mesure que la Lune s’éloigne (4 cm par an environ). En 1960, pour le corriger, le Bureau international des poids et mesures a choisi de calculer la seconde comme une part de la durée de la révolution de la Terre autour du soleil, la 31 556 925,9747e, basée par convention sur l’année équinoxiale 1900. C’était le temps dit «éphéméride». Il avait aussi des défauts. Il a été abandonné en 1967 quand les gardiens du temps, jugeant les mouvements de la Terre par trop imprévisibles, ont pu le mesurer sur quelque chose de moins instable, l’atome de césium 133. La 13e conférence générale du Bureau international des poids et mesures a alors défini la seconde comme «la durée de 9 192 631 770 périodes de la radiation correspondant à la transition entre les niveaux hyperfins […] de l’état fondamental de l’atome de césium 133». C’est le temps «atomique». Sa précision est imbattable. Il serait irréprochable et la mesure du temps qu’il fournit, grâce à la coordination de 340 horloges atomiques réparties dans le monde, répondrait à tous les besoins humains si les émotions historiques ne s’en mêlaient pas.

Le temps astronomique a dominé les civilisations. Il est profondément vécu et ressenti: lorsque le Soleil est au zénith, c’est midi. La France et l’Angleterre se sont battues pour avoir le méridien 0 et gouverner ainsi le temps astronomique mondial. Le Royaume-Uni a gagné en octobre 1884, lors de la Conférence internationale sur le méridien, à Washington, qui opta pour Greenwich. Paris a reçu en compensation le Bureau international des poids et mesures, dont l’enjeu était l’universalisation du système métrique. L’ancien méridien de Paris est resté une promenade nostalgique: pour fêter l’année 2000, la France organisa un grand pique-nique national du nord au sud de la «méridienne» nationale. La rivalité n’est pas éteinte.

L’heure légale était traditionnellement fondée sur le temps astronomique, le «temps solaire moyen au méridien de Greenwich» (GMT, Greenwich Mean Time). Mais quand, grâce aux horloges atomiques, on a pu mesurer les variations du jour solaire et les corriger chaque fois qu’elles dépassaient 0,9 seconde, une nouvelle heure légale est apparue, «le temps universel coordonné» (UTC). Certains pays, comme la Suisse ou la France, l’ont adopté, d’autres plus conservateurs, en tête desquels la Grande-Bretagne, sont restés à l’heure GMT. Ces deux systèmes d’heure légale ne divergeaient pas tant qu’était admis le principe de correction des écarts par l’ajout, quand nécessaire, d’une seconde supplémentaire dans le temps coordonné. Depuis 1972, ce sont 35 secondes qui ont été rajoutées, la dernière en juin 2012.

Les Etats-Unis se plaignent toutefois des embarras que provoque cette seconde intercalaire dans les systèmes informatiques, inaptes à l’imprévu. Par exemple, la séquence du temps pendant son insertion comporte un doublon: 23:59:58 et 23:59:59 (temps ancien) puis 23:59:59 et 24: 00:00 (temps nouveau). Pendant ces deux secondes identiques (deux fois 23:59:59), plus de 150 000 informations peuvent circuler dans l’espace numérique, y compris des informations financières pouvant se chiffrer, dans le trading à grande vitesse, en centaines de millions dollars. Pour éviter ce genre de perturbation, les Américains, soutenus par les scientifiques, souhaitent renoncer à l’ajout de nouvelles secondes correctives. Le décalage entre l’heure GMT et l’heure UTC qui en résulterait (2 minutes d’ici à 2100) leur paraît moins dommageable que la correction. La France soutient chaudement l’idée, que le Royaume-Uni combat ardemment, avec l’appui de la Russie et de la Chine. Une discussion décisive est prévue l’an prochain à Genève, lors de la conférence générale de l’Organisation internationale des télécommunications (UIT).

La Grande-Bretagne en fait une question de civilisation. Son gouvernement a ouvert un «site de dialogue» où chacun peut donner son avis. Lui-même y exprime ses propres vues: le temps atomique «pourrait représenter un nouvel éloignement de la nature, vers des vies dominées par la technologie». Dans toutes les grandes traditions religieuses, ajoute-t-il, «le temps est quelque chose de sacré», qui se reflète notamment dans les monuments. Ainsi, les pierres géantes de Stonehenge pourraient perdre leur valeur de représentation astronomique. De même, le mémorial de la Première Guerre mondiale, construit de telle sorte qu’un jet de lumière illumine la couronne mortuaire à 11 heures chaque 11 novembre, jour de l’Armistice, deviendrait décalé. Londres craint pour «les générations futures», qui hériteraient d’un temps déconnecté du mouvement du soleil «juste parce que nous croyons pouvoir régler plus facilement quelques petits problèmes techniques».

La Suisse est représentée à l’UIT par l’Office fédéral des communications, instruit sur cette matière par les experts de l’Institut fédéral de métrologie (Metas). L’un d’eux, Laurent-Guy Bernier, maître ès temps et généreux pédagogue, assure que la Confédération restera «neutre» dans l’affaire. «Nous pouvons vivre avec ou sans la seconde intercalaire», dit-il helvétiquement. On perçoit cependant chez lui une préférence personnelle pour le temps atomique, stable, fils de «sainte Précision», l’idole devant laquelle prie depuis des siècles la grande puissance horlogère suisse.