Les rapports entre les humains, entre les peuples, ne seraient-ils pas plus pacifiques si l’humanité ne pratiquait qu’une seule langue? Les humains parlent et se parlent: voilà ce qui les rassemble. Les humains parlent et se parlent, certes, mais chacun s’exprime dans une langue particulière, perdant du même coup son pouvoir de communiquer en toute transparence et lucidité avec autrui. Cette fracture des langues pèse soudain comme un fardeau sur notre tentative de communication. Pluralité des langues expérimentée alors comme différence, comme dis­tinction, puis séparation. Allons plus loin: pluralité des langues vue et vécue comme concurrence, brouille, hostilité, conflit et, enfin, à terme, comme choc des civilisations!

Quelle voie pour remédier aux inconvénients, parfois graves, voire tragiques, du brouillage des langues? Décidons, par hypothèse, de n’user que d’une seule langue, celle, par exemple, que diffusent les haut-parleurs des aéroports. Mais n’hésitons pas, pour notre souhait de la langue unique, à remonter plus loin dans le temps, vers la langue originaire mythique, dont les autres, dit-on, dérivent en leur multitude. Aussitôt, dans notre rêve, renaîtrait l’espoir d’une communication facile et lisse, sans parasite ni chamaille, comme au jardin d’Eden. Espéranto! Langue universelle partagée pour la création d’une existence commune, interpersonnelle aussi bien qu’internationale!

Le mythe de la tour de Babel expose ce rêve (déçu) d’une humanité unanime et forte. La tour de Babel se dresse, haute et surpuissante, par la grâce du partage d’une seule et même langue: «Donne-moi du goudron, que je puisse assembler mes pierres», dit l’un; et l’autre de s’exécuter sans erreur! Harmonie. Complémentarité. Inter-compréhension quasi mécanique, avec efficacité technique optimale. Ainsi la langue unique renforce-t-elle les nœuds de la complémentarité sociale et de la maîtrise technique: une ville entre ses murailles, une tour en son centre et, au centre de la tour, une langue, dont l’unicité garantit la croissance exponentielle du pouvoir et de la domination. Tour d’ivoire. Tour de contrôle.

D’où l’injonction: inventer ou adopter aujourd’hui une langue unique universelle, non plus seu­lement pour écarter les dangers ­inhérents à la fragmentation des langues, mais pour permettre la circulation fluide d’une pensée et d’une culture désormais mondialisée, et désormais assurée, de par son unicité même, d’atteindre à la toute puissance.

Or, on devine ici que pareille unicité de langue et de culture ­basculerait très rapidement en une insupportable domination! Car la langue qui s’imposerait comme langue incontournable serait sans doute la langue particulière des vainqueurs, des dominateurs, qu’ils soient de guerre, d’économie ou de communication! La langue unique serait celle qu’une puissance, quel que soit son nom, aurait tout avantage à voir se propager partout dans le monde, pour assurer l’écoulement de ses produits industriels et culturels.

Ne désespérons pas cependant: la situation peut soudain bifurquer vers un nouvel horizon. Car le mythe de Babel n’est pas un récit de malédiction. C’est un récit de délivrance. Il raconte la sortie de prison d’une population emmurée dans une seule ville, serrée au pied d’une seule tour, pauvre d’une seule langue. Il faut bien voir en effet que pareille unidimension­nalité la conduisait à la mort. Ici (c’est-à-dire dans le domaine des civilisations) comme en physique, un système isolé-fermé tend à dissiper son énergie jusqu’à sa propre désintégration…

Résumons donc d’une nouvelle manière le parcours des citadins de Babel. Lutte, en premier lieu, contre la diversité, par souci de renforcer leur puissance. Puis surgissement de la bonne nouvelle du châtiment divin, qui tire les humains de leur mortelle uniformité pour les redéployer en un bouillon revitalisant de multiples cultures.

Parvenus au terme de ce parcours, ne sommes-nous pas cependant embarrassés par l’opposition mimétique de ces deux modèles, mono et plurilingue? Si l’un et l’autre, en effet, présentent de substantiels bénéfices, ils n’en sont pas moins chargés de redoutables menaces. Le premier est efficace dans la communication et l’action; le second respecte la diversité et la liberté humaines. En revanche, le premier risque à tout instant de déclencher ses pouvoirs de mort par l’uniformité culturelle qu’il impose, tandis que le second ouvre la voie aux conflits les plus périlleux.

Existerait-il, au moins idéalement, un troisième modèle capable 1) de conjurer les dangers qu’entraînent avec eux les deux modèles mentionnés et 2) de conjuguer leurs avantages respectifs?

Un texte a imaginé ce modèle synthétique. Il n’est pas inutile de le présenter, même si d’aucuns seraient tentés d’en dénigrer l’utopie. Il s’agit du récit de la Pentecôte ou, plus précisément, de ce qu’il s’est passé après que les disciples de Jésus eurent reçu l’Esprit sous la forme de langues de feu répandues sur chacune et chacun d’eux. Pierre et ses amis quittent l’étroit Cénacle où la peur les avait jusque-là confinés. Il s’adresse à la foule de Jérusalem pour annoncer une bonne nouvelle. Il y avait là, nous dit le texte, une foule bigarrée de «Parthes, Mèdes et Elamites, habitants de la Cappadoce, du Pont et de l’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Egypte et de la Libye cyrénaïque, ceux de Rome en résidence ici, tous, tant Juifs que prosélytes, Crétois et Arabes…» Or, voici l’événement rare: toutes et tous s’étonnent d’entendre dans leur propre langue le discours de Pierre prononcé en araméen!

Rêvons: tel pourrait être le modèle abstrait, utopique et donc un peu fou, à tester cependant, d’une traduction parfaite, d’un passage sans parasite d’une langue à l’autre. Pluralité et unité seraient tout uniment sauvegardées: personne ne se verrait contraint d’abandonner sa langue; chacune et chacun cependant saisirait la signification des messages en circulation.

Professeur de philosophie

Ce texte, sorte de poème philosophique portant sur la tour de Babel, a été lu en public lors du récent Festival InteGreat à Lancy (GE), organisé par l’association de quartier InteGreat, dont le but est de promouvoir la multiculturalité à Genève

Dans l’Evangile, les foules bigarrées entendent la bonne nouvelle dans leur langue. Un modèle?

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