Incidences

«Une situation pire que la guerre froide»

Les déclarations alarmantes du ministre allemand des affaires étrangères le montrent: s’il n’y a pas de mouvement délibéré vers un affrontement militaire, le risque d’un accident international a nettement augmenté, constate notre chroniqueur François Nordmann

«La situation internationale aujourd’hui est pire que durant la guerre froide», a averti M. Frank-Walter Steinmeier, ministre des affaires étrangères d’Allemagne le 8 octobre dernier. Il a par ailleurs déclaré que la session de l’Assemblée Générale des Nations unies à laquelle il a assisté la semaine dernière était «la plus mauvaise» qu’il ait vécue. Sommes-nous à la veille d’une déflagration mondiale?

Non, il n’existe pas de glissement conscient, délibéré, assumé vers une guerre mondiale. Mais comme le relève une récente analyse de l’Institut International d’Etudes Stratégiques de Londres, les affrontements entre pays, la militarisation des conflits, l’affaiblissement de l’ordre international, la marginalisation des institutions créées après la fin de la deuxième guerre mondiale pour en éviter le retour augmentent les risques d’un accident.

Nouvelles tensions à l’Est

La frontière nord-orientale de l’Europe a été renforcée avec le positionnement de quatre brigades de l’OTAN. Des batteries du système de défense antimissiles doivent être déployées l’an prochain en Roumanie et en 2018 en Pologne, ce qui est susceptible de provoquer de nouvelles tensions.

Les pays d’Europe de l’Est et les Etats baltes se sentent menacés par la Russie depuis l’annexion de la Crimée et les troubles fomentés en Ukraine orientale. La Russie s’estime elle-même sous pression du fait de l’élargissement et de la présence accrue de l’Alliance atlantique à ses frontières; elle a réagi en renforçant son District militaire occidental.

Les incursions d’avions ou de sous-marins dans le territoire de pays membres de l’OTAN, en Suède et en Finlande, l’approche à bout touchant d’avions volant dans l’espace aérien international ne sont pas rares et comportent le risque de déclencher un grave incident international.

Il n’y a plus de fil rouge entre Washington et Moscou

Depuis la crise de Cuba, en 1962, le «fil rouge» entre Washington et Moscou facilitait les communications directes au plus haut niveau pour neutraliser les effets de ce genre de crises accidentelles. Mais rien de tel n’existe aujourd’hui.

De plus la Russie évoque plus facilement le recours à l’arme nucléaire tactique, ce qui était tabou pendant la guerre froide, de crainte d’une escalade incontrôlable. Elle projette sa force militaire au Moyen Orient, soulignant à la fois la vulnérabilité et l’impuissance de l’Europe. La démonstration de force devrait s’accompagner d’un dialogue approfondi entre la Russie et ses partenaires occidentaux. Mais après la rupture des pourparlers sur la Syrie entre Russes et Américains, cette perspective est devenue peu probable.

De ce fait la comparaison du ministre allemand n’est pas dépourvue de pertinence. De plus, les opinions publiques étaient à l’unisson de leurs gouvernements jusqu’à la fin des années 1980: il en va différemment aujourd’hui.

Repli nationaliste

La décision du peuple britannique de quitter l’Union européenne n’a pas seulement porté un coup d’arrêt à la mondialisation et à la construction d’un espace de paix et de prospérité doté d’institutions propres. Elle traduit aussi la contestation d’un secteur croissant de l’opinion face à la discipline et aux contraintes imposées par le développement de l’Union, l’insécurité due au chômage, à l’immigration incontrôlée et à la faiblesse des gouvernants. Le repli nationaliste et les difficultés internes compliquent la réponse à apporter aux défis extérieurs alors que la coopération internationale est plus nécessaire que jamais.

Le ministre fédéral allemand met en cause l’effacement américain: qu’ils le veuillent ou ne le puissent, les Américains n’assurent plus la fonction régulatrice qu’ils exerçaient naguère et qui garantissait peu ou prou la stabilité internationale. Ils possèdent encore la capacité de faire la différence s’ils intervenaient vraiment. Mais leur abstention a également des effets importants. Ce facteur n’exonère cependant pas l’Europe de sa responsabilité.

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