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l’avis de l’expert

Pour une société moins normée et plus créative

La pression imposée aux individus aujourd’hui atteint peut-être ses limites. Sans doute le moment est-il venu de tenir davantage compte des personnes vulnérables, d’apprécier leur surprenante contribution au monde. Pour cela il faut une politique créative, explique le directeur du centre Racard à Genève, Miguel D. Norambuena

L’avis de l’expert

Pour une société moins normée et plus créative

La forte pression imposée aux individus dans une société de l’accélération atteint peut-être ses limites. Sans doute le moment est-il venu de tenir davantage compte des personnes vulnérables, d’apprécier leur surprenante contribution au monde. Pour cela, il faut une politique créative

La mise en forme, c’est la vie

Paul Klee

Il ne s’est sûrement pas encore écoulé assez de temps pour que l’on se rende à l’évidence: l’accélération sociale paroxystique – toujours plus vite et toujours plus (Hartmut Rosa) – à laquelle nous sommes à chaque instant soumis pose problème. Une des dimensions problématiques de cette célérité exponentielle1 de nos sociétés est l’exclusion sociale, non seulement des enfants, mais aussi des adolescents, des adultes et des personnes âgées. Aujourd’hui, la solitude sociale ne surprend plus personne, elle devient un élément de la normalité.

D’une façon compréhensible mais néanmoins équivoque, nous persévérons à croire que tout le monde est suffisamment équipé pour adhérer à cette course sans imploser psychiquement. Or cette idée coûte très cher à la collectivité, non seulement en termes de prises en charge psychothérapeutiques, qui restent des palliatifs, mais aussi en termes de déficit du faire-société. Un néodarwinisme à tout vent frappe les esprits, et le «sauve-qui-peut» prend le pas sur les solidarités. Or, ce sentiment frénétique du «toujours plus et toujours plus vite» qui caractérise le vivre-en-société aujourd’hui ne constitue rien d’autre qu’un profond sentiment d’insatisfaction individuel et collectif. Cette célérité globalisante oblige chacun à se replier dans un individualisme sans issue et pathologique.

Ainsi, nous assistons, silencieusement, au développement d’une société de plus en plus asservie à une communication saturée, façonnée par les écrans2, au détriment de l’expérience concrète du contact vivifiant de l’autre, en chair et en os. Une expérience qui passe par la mise en perspective du «je te vois, je te sens, je te touche et je t’entends dans le ici et maintenant». Cette expérience anthropologique est irremplaçable, et elle ne peut se déployer que dans la durée, à l’intérieur d’un espace vital, proxémique, subjectif et physique, où chacun expérimente la rencontre de ses semblables et de l’altérité; un espace situé à l’interface de l’individuel et du collectif, un lieu unique où chacun a la possibilité de mobiliser ses affects, de se pacifier avec son histoire et de se renouveler ontologiquement.

Cette expérience singulière ne tombe pas du ciel. Elle s’acquiert dans les contacts quotidiens, par la rencontre avec l’altérité, par une ouverture au monde et par la découverte de ce que l’on ne connaît pas. Ce processus d’épanouissement de soi n’est possible que si les personnes jouissent d’une domiciliation stable (Jean Furtos), d’un point d’appui à partir duquel elles peuvent créer un maillage (Tim Ingold) existentiel, un habitus, un quotidien, un espace volontaire de socialisation où la rencontre de l’événement et de l’inattendu peut être possible. C’est cela qui constitue le premier ingrédient de ce que l’on appelle faire société. C’est aussi la base d’une santé Publique pour tous.

Si l’absence de cette socialisation – basique et constitutionnelle du socius – frappe déjà les personnes bien portantes, que dire alors des personnes vulnérables, voire de celles qui souffrent de troubles graves de la personnalité? Le contexte social du «toujours plus et toujours plus vite» ne leur offre ni une plus grande capabilité (Amartya Sen), ni une pluralité de possibilités de fonctionnement. Il les confine au contraire à vivre dans une solitude sociale et affective chronique, dans une perpétuelle dromomanie (Paul Virilio): ne point pouvoir s’arrêter, passer d’un ghetto à un autre, dans le plus profond ennui et amertume, sans aucune réelle possibilité d’être accueilli et intégré dans la société «ordinaire».

La société majeure, constituée par des personnes bien portantes, peut-elle encore offrir à tous ceux et à toutes celles qui souffrent de graves troubles de la personnalité autre chose que la résignation à vivre dans l’exclusion? C’est bien sûr possible. Mais pour cela, une révolution des mentalités doit avoir lieu, un bouleversement des perspectives, qui questionne les réflexes stigmatisants acquis et qui permette à ces personnes d’être perçues comme des citoyens et citoyennes capables de contribuer à la richesse sociale de l’ensemble d’une société. Il s’agit donc en premier lieu de reconnaître que la radicale altérité qui les habite, loin d’être un frein à l’enrichissement et à la diversité sociale, constitue au contraire un apport.

La diversité du monde associatif à Genève est un outil non négligeable qui permet à ces personnes de vivre dans le respect de leur singularité et dans la dignité. Toutefois, les nouvelles problématiques émergentes – toutes liées aux diverses exclusions provoquées par une société qui s’enlise dans la pente de la vitesse exponentielle – réclament de nouvelles synergies, de l’inventivité et un subventionnement ad hoc.

Aujourd’hui, les problématiques purement sociales sont toujours accompagnées de problématiques psychologiques. De même, les problématiques psychiatriques comportent toujours des composantes sociales. Dès lors, dans le domaine de la santé mentale comme dans celui du changement social, toute tentative de trouver des solutions alternatives vis-à-vis des personnes qui souffrent de troubles de la personnalité passe par l’acceptation de la complexité hétérogénétique et transversale (Félix Guattari) des situations données. Enfin, une bonne dose de créativité politique et institutionnelle dans la résolution de problématiques situées dans l’«entre-deux», à l’interface, et comportant des contours flous par rapport aux catégories établies, est nécessaire. De même qu’est nécessaire un grain de fantaisie, d’imagination et de poésie dans les conceptions de prise en charge de la souffrance psychique et de la folie. Il s’agit de trouver de nouvelles réponses, et ces réponses seront tantôt institutionnelles, tantôt conceptuelles, tantôt financières.

Seule une société capable de promouvoir et de garantir une polyvocité de cadences de production est à la hauteur de ses ambitions démocratiques. Cela implique de soutenir et de reconnaître les diverses façons d’être au monde, d’être en société. Cela implique aussi de résister aux dérives de l’uniformisation et de la banalisation du sens de l’existence, provoquées par le toujours plus et le toujours plus vite, par la vitesse exponentielle qui nous dévore tous, les personnes fortes comme les personnes fragiles, et qui subsume notre subjectivité, sans retour. Les forces d’innovation sociale présentes à Genève peuvent œuvrer à ce basculement. Toutefois, pour que ce bouleversement de perspective puisse avoir lieu dans un monde qui change si vite, un renouveau de la volonté politique est nécessaire. La créativité et l’innovation sont les meilleurs garants pour préserver un patrimoine vivant.

1. Une célérité exponentielle tantôt productive et sociale, tantôt communicationnelle et véhiculaire.2. «Ces écrans qui empêchent les adolescents de bien dormir», in: «Campus», n° 83 (http://neurocenter.unige.ch/sommeil).Miguel Norambuena est l’auteur notamment de «Terra Incognita, Poésie sonore, danse, théâtre», Ed. du Tricorne, Genève, 2011

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