Une stratégie pour assurer la prospérité de la Suisse

L’avenir du modèle qui a fait la prospérité de la Suisse est en jeu. Le choc monétaire, les lendemains incertains des accords bilatéraux, la pression extérieure sur la place fiscale, des initiatives pendantes, nuisibles à l’économie, et une vague ininterrompue de réglementations mettent en péril la qualité de notre pays en tant que site économique. Afin que l’économie puisse, demain également, assurer, en Suisse, une prospérité supérieure à la moyenne, nous avons besoin d’une stratégie économique. Celle-ci repose sur cinq piliers.

Des rankings reconnus au niveau international encensent la compétitivité et la capacité d’innovation de la place helvétique. Nous sommes fiers, à juste titre, de ce «modèle de réussite suisse». Cependant, face à un environnement mondial en rapide mutation, la Suisse ne peut pas continuer à s’endormir sur ses lauriers.

Les mesures de politique monétaire prises en Suisse et en Europe ébranlent actuellement l’économie nationale. Toutes les prévisions de croissance sont massivement revues à la baisse. Il faudra encore quelques mois pour que tous en ressentent les conséquences économiques. Mais il est d’ores et déjà évident que l’économie a atterri brutalement sur le sol d’une «nouvelle» réalité.

Une grande partie des entreprises suisses ont démontré, ces dernières années, une faculté d’adaptation hors du commun et ont su mettre à profit l’aide temporaire ­apportée par la Banque nationale suisse (BNS) sous la forme du cours plancher de l’euro pour assurer leur développement. L’économie suisse ne pourra maintenir ce cap avec succès, dans un environnement massivement plus exigeant, qu’à la condition de pouvoir bénéficier de conditions-cadres favorables. Même si l’horizon devait s’éclaircir à nouveau, par exemple dans le ­domaine des cours de change, les conditions locales nécessitent des améliorations ciblées. Il n’y a pas d’alternative si nous voulons rester dans le peloton de tête de la concurrence internationale. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons préserver notre prospérité et nos emplois en Suisse. Nous devons nous inspirer des Etats forts et compétitifs, également hors d’Europe. Par le passé, notre réussite n’a pas été uniquement le fruit de notre efficacité, elle a aussi profité de la relative faiblesse d’autres pays. Il appartient donc à la Suisse elle-même d’améliorer à nouveau sa compétitivité et de s’adapter à la nouvelle donne. Mais nous ne devons surtout pas perdre de temps!

L’heure est au renouveau et, pourtant, aucune velléité de changement ou presque ne se fait jour. Au contraire! Les modalités de la mise en œuvre de l’initiative «Contre l’immigration de masse» restent floues. L’incertitude qui en résulte provoque des dommages encore peu visibles, mais d’ores et déjà durables. Les entreprises locales et étrangères freinent leurs investissements tant que personne ne sait comment l’accès aux marchés européens sera garanti et comment les relations avec l’Union européenne seront pérennisées.

L’initiative sur l’imposition des successions, sur laquelle nous voterons l’été prochain, aurait, en cas d’acceptation, des conséquences fatales pour les petites et moyennes entreprises. Il est incompréhensible que la clause de rétroactivité contenue dans le texte de l’initiative, qui a d’ores et déjà donné lieu à de nombreux changements de propriétaire, n’ait pas été contestée avec plus de véhémence par les partis bourgeois. C’est un nouvel exemple de la perte de sécurité de notre ­ordre juridique.

Par ailleurs, le Conseil fédéral souhaiterait profiter de la révision du droit de la société anonyme pour limiter la marge de manœuvre entrepreneuriale des sociétés anonymes, via des prescriptions plus strictes. C’est non seulement inutile, mais dommageable! Il en va de même avec la loi sur les services financiers (LSFin). Le Conseil fédéral propose en effet une surréglementation bureaucratique, notamment dans le domaine juridique, avec renversement du fardeau de la preuve et possibilités d’action collective. C’est non seulement contraire à la conception du droit suisse, mais cela dessert en fin de compte le client. Dans les deux cas, le Conseil fédéral et plus particulièrement le parlement devraient concentrer leur attention sur les aspects essentiels de ces lois.

Une stratégie sur cinq piliers

La situation est critique et beaucoup de citoyens commencent tout à coup à s’en rendre compte. Ça, c’est la mauvaise nouvelle. La bonne, c’est qu’il ne tient qu’à nous de prendre des mesures appropriées. De la sorte, nous resterons un des pays les plus compétitifs au monde. Je propose par conséquent une stratégie fondée sur cinq piliers:

Premièrement, le Conseil fédéral doit assumer avec courage et détermination sa tâche d’encadrement politique et économique. Il doit communiquer avec clarté qu’il a identifié les problèmes et a la ferme intention de prendre une série de mesures, aussi vite que possible. Ces mesures devront rapidement alléger le fardeau de l’économie, renforcer durablement les conditions-cadres et préserver les emplois, sans pour autant se traduire par une charge fiscale supplémentaire pour le contribuable. Le facteur temps est absolument décisif. L’appel au dialogue lancé par le ministre de l’Economie et réunissant autour d’une «table ronde» des représentants du Conseil fédéral, de l’économie et de la science, de même que les premières mesures de chômage partiel ont constitué des signes importants. Maintenant, il faut continuer à agir concrètement – notamment en trouvant une solution fiable, rapide et pragmatique pour la saisie du temps de travail.

Deuxièmement, il faut renoncer à toute détérioration de nos conditions-cadres. Les réglementations existantes doivent faire l’objet d’un examen systématique sous l’angle des effets secondaires négatifs pour l’économie. Et celles qui en comportent doivent être abolies. Je pense, par exemple, qu’il faut renoncer aux exigences disproportionnées en matière d’application de la loi et de sanctions pénales pour plusieurs projets (LSFin, Droit de la société anonyme, loi sur l’infrastructure des marchés financiers, LIMF): toutes sont de nature à paralyser inutilement l’économie. A cela s’ajoute qu’un pilier essentiel d’une économie florissante, à savoir la place financière, a besoin d’une certaine sécurité de planification. Actuellement, la Suisse dispose déjà d’un régime de surveillance des banques systémiques actif, efficace et reconnu sur le plan international. Si l’on veut protéger le contribuable, il suffit d’apporter quelques ajustements ciblés, à élaborer en prenant le temps requis, mais avec la collaboration active des établissements concernés – et, cela va de soi, en accord avec la feuille de route internationale. Ce faisant, il faut toujours préserver la compétitivité de la place financière et économique. La fébrilité est mauvaise conseillère dans ce contexte et nuit en définitive à toute l’économie. Les milieux politiques et la population doivent avoir conscience de ces effets secondaires indésirables.

Troisièmement, la compétitivité fiscale doit être assurée sur le long terme. Outre le rejet de l’initiative sur l’imposition des successions évoqué plus haut, cela implique également de renoncer à de nouveaux impôts tels que celui sur les gains en capital. La suppression du droit de timbre, qui défavorise toute la place financière face à la concurrence, serait elle aussi essentielle. Et faut-il souligner encore l’importance d’une mise en œuvre favorable à l’économie de la réforme de l’imposition des entreprises III? En même temps, il faut mettre en place les conditions pour que les entreprises en Suisse puissent émettre des obligations de telle sorte que les investisseurs étrangers puissent y investir et que les revenus ainsi générés bénéficient à l’économie intérieure.

Quatrièmement, nous devons garantir l’accès aux marchés mondiaux. L’accès durable au marché européen et la préservation des accords bilatéraux figurent naturellement ici en tête de liste. Pour le secteur des services financiers, il est à cet égard essentiel de pouvoir disposer d’une perspective à long terme. Simultanément, les efforts d’ouverture de marchés avec d’autres grands partenaires commerciaux et la signature d’un accord de libre-échange avec les Etats-Unis ne doivent pas être négligés.

Et cinquièmement, dans toutes ses activités, l’Etat doit systématiquement veiller à maintenir des coûts à un faible niveau pour les entreprises suisses. La force du franc conduit à une crise des coûts pour l’économie – et non à une crise de la demande. C’est pourquoi des programmes de relance conjoncturelle, dont les résultats sont de toute manière incertains dans une économie libre, ne sont pas la panacée. Mieux vaut, à la place, investir avec discernement dans les infrastructures, par exemple dans le secteur touristique, pour en renforcer durablement la compétitivité.

Répétons-le: nous devons avoir l’ambition de figurer, à l’avenir également, parmi les pays les plus compétitifs et les plus attractifs du monde. Une stratégie claire est donc d’autant plus nécessaire. Afin qu’elle porte ses fruits, les paroles ne suffisent pas, il faut des actes. Cela exige une action concertée des mondes de la politique et de l’économie.

J’ai bien conscience que l’économie a également des devoirs. Elle doit être prête à tout faire pour maintenir en Suisse autant d’emplois et de création de valeur que possible et pour les y renforcer. Les établissements financiers sont les partenaires des artisans, des producteurs, de l’industrie et des sociétés de services. Nous autres banquiers sommes prêts et voulons y apporter notre contribution. Nous assumons nos responsabilités envers la société et mettons notre ­savoir-faire et nos services à disposition de toute l’économie helvétique, PME comprises.

Il est grand temps que le Conseil fédéral et le parlement, dans l’intérêt de la Suisse et de sa compétitivité, ne se préoccupent pas uniquement des prochaines élections, mais assument leurs responsabilités: ils doivent agir sans délai et, s’il le faut, renoncer pour une fois au consensus à tout prix. Ils doivent développer un programme renforçant l’attrait de notre place économique – et le mettre en œuvre.

Group Chief Executive Officer d’UBS

Nous devons nous inspirer des Etats forts et compétitifs, également hors d’Europe

Le Conseil fédéral et le parlement doivent assumer leurs responsabilités et agir sans délai