éditorial

Une stratégie trop frileuse pour des crimes gravissimes

Le Ministère public de la Confédération se cherche encore un concept pour la poursuite des criminels de guerre qui se trouvent en Suisse

Il y a bientôt six ans, le Ministère public de la Confédération se dotait d’une unité spéciale pour poursuivre les auteurs de crimes de guerre et autres atrocités de masse qui se seraient installés ou aventurés sur le territoire helvétique. La nouvelle avait été accueillie avec enthousiasme par les ONG actives dans la lutte contre l’impunité. Le signal était donné que la Suisse, pays à tradition humanitaire, dépositaire des Conventions de Genève, allait franchir un pas de plus dans son soutien à la justice internationale. Il a fallu déchanter. L’histoire chaotique de ce «centre de compétences» et son bilan controversé révèlent un manque de moyens, mais surtout une absence de volonté et de vision claire. Le parquet fédéral l’admet lui-même: un concept est en cours d’élaboration. C’est dire la confusion qui règne encore.

Lire notre enquête: Ces crimes de guerre qui embarrassent le parquet fédéral

Depuis 2001 et en l’espace d’une décennie, la Suisse a ratifié le Statut de Rome fondant la Cour pénale internationale, a adapté ses propres normes pour poursuivre ici les auteurs des pires des crimes et a confié cette tâche exclusivement au Ministère public de la Confédération. En vertu du principe de compétence universelle, celui-ci peut lancer des procédures contre un individu suspecté de crimes de guerre, crimes contre l’humanité ou génocide, qui vit ou vient ici. Peu importe sa nationalité ou celle des victimes. La concrétisation de tout cela ne va pas sans mal même si la justice militaire suisse avait montré la voie en 1999 en condamnant un ancien bourgmestre rwandais impliqué dans des tueries. Ce fut la première et, pour le moment, l’unique condamnation de ce type.

Des priorités moins tapageuses

Ces affaires hors norme présentent certes des difficultés multiples. Les enquêtes sont longues et complexes en raison de l’éloignement géographique et souvent temporel des faits, des problèmes de langue et de traduction, de l’absence fréquente de coopération de l’Etat concerné et d’un contexte politique plus ou moins sensible selon les cas. D’ailleurs, le Département des affaires étrangères, qui promeut d’un côté la justice internationale sur la scène mondiale, n’hésite pas de l’autre à mettre en garde en conseillant la prudence.

Une prudence qui n’a visiblement pas trop de peine à s’imposer à la tête du parquet fédéral. Son patron, Michael Lauber, connu pour son goût du résultat, son souci de l’image et sa propension à se profiler sur les thèmes rassembleurs que sont la lutte contre le terrorisme et la nouvelle marotte de la cybercriminalité, ne montre aucune inclination pour ce genre de dossier coûteux, incertain et polémique. On peut comprendre que les autorités de poursuite ne s’agitent pas inutilement en multipliant les procédures qui finiront dans le mur. Mais l’attentisme et la frilosité ne sauraient constituer une approche acceptable pour des crimes aussi graves qui concernent l’humanité dans son ensemble.

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